Ceux qui tirent vers le haut et ceux qui tirent vers le bas

Au moment où je m’apprête à rédiger cette contribution, le Congrès des Jeunes Progressistes du RCD entame ses travaux à Zeralda dans la banlieue de la capitale algérienne. Voilà donc un événement politique majeur qui traduit cette volonté de construire l’avenir et qui nous projette dans une Algérie de progrès et de modernité par un axe positif qui existe bel et bien à travers le RCD et d’autres forces vives.
Sur un autre registre, nous constatons sur les réseaux sociaux les dégâts d’une perversion des thématiques, animés par cette autre volonté de réduire la scène politique algérienne aux limites d’un débat byzantin. Ce phénomène est amplifié, en ce moment, par des commentaires sur la dernière sortie fasciste et fascisante de Naima Salhi pour ne pas la citer, et bien sûr l’évacuer de suite de cette réflexion.
Après avoir suivi la semaine dernière une série de conférences du Dr Said Sadi, je dirai qu’il serait suicidaire de laisser passer cette extraordinaire façon de mener un travail des plus pédagogiques pour la réhabilitation du débat. Nous avons écouté un homme lucide, objectif et rationnel que les Algériens vont malheureusement regretter dans un très proche avenir. Demain, il ne s’agira pas pour nous de nous réjouir quand le temps va nous donner raison, mais il sera judicieux de continuer à militer et à saisir l’opportunité de mettre en œuvre tout le savoir-faire de ce démocrate impénitent.
Pour Said Sadi, il est vital aujourd’hui de défendre nos propres thématiques, de les imposer et d’éviter de tomber dans le jeu du parasitage et des biaiseurs de débat. Les mentors et les manipulateurs des Salhi et cie ne doivent pas avoir raison de nous et de nos thématiques. Voilà une pédagogie de résistance pour maintenir le cap sur un débat de fond et sur les véritables aspirations du peuple algérien. Une démarche que l’élite doit adopter pour contrecarrer la médiocrité que le pouvoir veut imposer.
Les Algériens ont des positions et des aspirations, il suffit juste de savoir les structurer et les encadrer. Au lieu de s’ériger en moralisateurs et en donneurs de leçons pour dénoncer, par exemple, la réaction légitime des Algériens présents au stade du 5 juillet à l’occasion de la finale de la coupe d’Algérie, l’élite doit jouer son rôle et s’occuper de trouver les moyens politiques à même d’encadrer cette colère populaire. Le peuple a réagi à sa manière. Il est dans une situation de légitime défense. Il a exprimé son ras le bol par l’insulte, mais l’essentiel c’est qu’il l’a fait. Ceux qui dénoncent cette réaction me rappellent ceux qui éprouvent de la compassion pour le « patient Bouteflika » tout en occultant le « dictateur Bouteflika ».
Il faut s’attaquer aux sources de la violence avant de traiter ses conséquences. Quand un match de football est présenté par des sous-médias du genre Ennahar comme une bataille, il n’y a pas lieu de se demander pourquoi il y a de la violence dans les stades, mais il faut agir pour l’arrêter au niveau des médias et des institutions.
Il s’agit aussi de mettre un terme à cette médiocrité communautariste, voire raciste, qui gangrène certains cercles officiels et même certaines contrées d’une opposition qui a du mal à se débarrasser des archaïsmes hérités de l’idéologie du parti unique et du tout unique.
Les conséquences du communautarisme, qui s’est toujours invité d’une manière passionnée et erronée dans le débat public algérien depuis au moins le mouvement national, sont destructrices pour la notion de la république. La question identitaire, qui est souvent considérée par le pouvoir est ses « élites » comme une menace à leur conception étroite de l’unité nationale, doit se reformuler dans le cadre de la revendication d’un système qui permettrait la renaissance des particularités régionales. Ceci, sans pour autant verser dans des conflits ethniques et dans un communautarisme très souvent entretenus et encouragés par le pouvoir afin de garder sa mainmise sur la société et empêcher l’émergence démocratique.
Le débat identitaire est repris régulièrement dans une société peu sûre d’elle-même, déstructurée par plus d’un siècle de colonialisme et par une guerre sanglante qui a laissé la société algérienne exsangue. Ce qui a aggravé la situation c’est que les régimes post-coloniaux n’ont jamais eu le courage d’aborder la question de l’identité de manière dépassionnée et courageuse pour la placer dans son véritable contexte. Il me semble nécessaire de dépasser l’opposition simpliste entre les termes de cette question, pour tenter de comprendre ou de réfléchir à l’avenir de notre société plurielle.
Il y a aussi cette hésitation de certains « opposants » qui pensent qu’il faut toujours qu’on nous rappelle, comme à de mauvais élèves, l’expression démagogique « Algérie une et indivisible » destinée à attiser en nous un nationalisme à deux balles.
Justement, c’est cette arrière-pensée, dissimulée entre les lignes de cette expression révélatrice d’un complexe vis-à-vis de la pluralité, qui a fait que ce pouvoir, même affaibli, trouve toujours les béquilles nécessaires pour poursuivre la destruction de ce pays. Le départ de ce régime est conditionné par la refondation de l’État.
Certains opposants par patriotisme sincère, mais beaucoup par calculs idéologiques, forment une nouvelle tendance qui demande aux Algériens de laisser tomber leur particularités culturelles et linguistiques en faveur de leur appartenance exclusivement algérienne. Les promoteurs de cette orientation semblent convaincus que c’est la seule voie à adopter pour réaliser l’unité populaire tant attendue et susceptible de dégager ce pouvoir.
Si on décide d’aliéner les Kabyles, les Chaouis, les Mozabites, les Targuis, les arabophones, etc, il ne restera aucun segment culturel de ce peuple pour s’imposer face à ce pouvoir négateur de toute diversité.
A mon sens, il ne s’agit pas d’occulter la réalité sociologique, culturelle et linguistique plurielle du peuple algérien. Il s’agit plutôt, pour l’élite, de concevoir un système politique capable de reconnaitre, de respecter et de gérer cette pluralité. On n’adapte pas les peuples aux systèmes politiques, on conçoit plutôt des systèmes politiques en fonction des réalités d’une société plurielle. Quand bien même allons-nous dégager ce pouvoir et en placer un autre, si nous gardons le même système Etat-nation construit sur l’unicité, nous retomberons automatiquement dans les mêmes impasses. Il est temps d’abolir le jacobinisme qui constitue la plus grande faillite de ce pouvoir et de se décomplexer vis-à-vis d’autres systèmes de gouvernance plus respectueux de la pluralité. Un système où le Kabyle, le Chaoui, le Mozabite… ne sera pas obligé de se renier pour être Algérien.
Et ce n’est surtout pas pour le plaisir d’allonger mon texte que j’ai précisé en haut que le Congrès des Jeunes Progressistes du RCD se tient dans la banlieue algéroise. C’était pour moi une manière de dire que ceux qui tirent vers le haut ne sont affectés par aucune débilité politique. Ils s’occupent de la déconstruction du désespoir et surtout de la structuration de l’espoir.
Le débat doit impérativement être orienté vers la réflexion et la recherche des alternatives, et à ce moment-là ceux qui tirent vers le bas seront obligés de se ressaisir ou de disparaitre dans les égouts.
Moussa Nait Amara

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