Projet de revitalisation de la Casbah confié à des Ateliers français : Lettre ouverte de 400 spécialistes Algériens et étrangers [TEXTE INTEGRAL]

Get real time updates directly on you device, subscribe now.

Le projet de réhabilitation et de la revitalisation de la Casbah confié par la wilaya d’Alger aux ateliers français de Jean Moulin, sous l’œil bienveillant des responsables de l’Ile de France,  n’a pas tardé à susciter colère, indignation et remous dans la société Algérienne et à l’étranger. Plus de 400 signataires des deux rives de la Méditerranée ont adressé une lettre ouverte à Jean Nouvel à propos de la convention tripartite que celui-ci a signée avec la Wilaya d’Alger et la Région Ile-de-France pour « revitaliser » la Casbah d’Alger.
Vue son importance, Ameslay relaie cette démarche culturelle et citoyenne inédite en la publiant dans son intégralité.

Cher Jean Nouvel,

Le 6 mars 1999, il y a bientôt vingt ans, vous titriez “Boulogne assassine Billancourt” dans les colonnes du Monde; un texte courageux s’indignant avec force de la destruction programmée (et désormais réalisée) du patrimoine historique ouvrier que représentait “le paquebot” de l’Île Seguin dans la proche banlieue de Paris.

Nous débutons cette lettre ouverte en mentionnant ce texte car c’est à la personne qui a écrit celui-ci que nous souhaitons nous adresser. Ce lundi 17 décembre, nous sommes beaucoup à avoir été choqué-e-s en apprenant qu’une convention tripartite avait été signée entre la Wilaya d’Alger, la région Île-de-France et vos ateliers afin de, nous dit-on, “revitaliser” la Casbah d’Alger — étymologiquement, “revitaliser” implique redonner de la vie, ce qui nous permet de nous demander si la vie, pourtant vibrante, qui caractérise aujourd’hui les rues sinueuses de ce quartier n’est pas digne d’être considérée comme telle.

La Casbah d’Alger, pour nous, bien avant d’appartenir à l’humanité — celle dont on nous dit qu’elle possède un patrimoine mondial — appartient d’abord à ses habitant-e-s, qu’ils possèdent un titre de propriété ou non, ensuite aux Algérien·ne·s dont la lutte révolutionnaire contre le colonialisme français a régulièrement pris appui sur sa capitale et en particulier, sa Casbah, et enfin aux militant-e-s anti-coloniaux·ales de l’Afrique, du Sud Global, mais aussi du Nord, tant la Casbah par son urbanisme et son architecture incarne un symbole puissant des luttes de ceux et celles qui ne peuvent mettre à profit que leur passion et leur environnement face aux forces asymétriques que leur opposent les armées et polices coloniales.

La Casbah, les français l’ont déjà partiellement détruite trois fois. Suivant l’invasion de la Régence d’Alger en 1830, les officiers coloniaux avaient déjà bien compris le danger potentiel de son urbanisme insurrectionnel; ils ont ainsi ordonné la destruction de toute la partie basse de la ville, privant ainsi la Casbah de son accès à la mer. Plus tard, les autorités coloniales y construiront des immeubles haussmanniens, reprenant les tactiques urbanistes contre-insurrectionnelles déjà appliquées à Paris et Marseille. A la fin des années 1930, lorsque les autorités coloniales ont fait “la guerre aux taudis” et ont ainsi détruit le quartier de la Marine. Entre 1956 et 1957, c’est toujours au sein de la Casbah que la fameuse “bataille d’Alger” trouve son paroxysme. Dans la nuit du 10 août 1956, des terroristes français y placent une bombe rue de Thèbes qui détruit plusieurs immeubles et tue 80 habitant-e-s. Le 8 octobre 1957, ce sont les parachutistes français qui, après avoir étouffé ce quartier de la ville pendant un an, dynamitent la maison où se sont réfugié·e·s les dernier·e·s survivant·e·s du FLN à Alger: Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi, Ali Ammar dit Ali la Pointe et Petit Omar. Comme vous l’avez peut-être vue durant votre courte visite, cette maison a été laissée telle quelle ces six dernières décennies afin d’en faire un mémorial, un mémorial sans architecte.

Toute modification de la Casbah qui ne viendrait pas directement de ses habitant·e·s doit ainsi faire preuve d’une connaissance et d’un respect sans faille de son passé et de son présent, bien au delà des instructions que la Wilaya d’Alger puisse elle-même fournir ou comprendre. Des projets qui n’auraient pas à cœur de servir en premier lieu ses habitant·e·s ainsi que le legs historique, politique et culturel de cette ville dans la ville, et qui leur préféreraient des ambitions touristiques ou financières ne sont pas dignes de ce lieu de vie et d’histoire. L’annonce de projets culturels notamment, alors que de nombreuses habitations ne sont pas étanches et que l’évacuation d’eau du quartier constitue aujourd’hui l’un des problèmes majeurs du quartier, nous semble par exemple particulièrement problématique et là encore, déconnectée des préoccupations quotidiennes des habitant·e·s. De même, le déblocage d’un budget stupéfiant pour financer cette étude ne peut que contraster avec le peu de moyens criant que le tissu associatif de la Casbah affronte au jour le jour dans ses initiatives.

Aujourd’hui, nous apprenons donc que vous collaborez avec Valérie Pecresse la Présidente de la Région Île-de-France. Devons-nous vous rappeler que les décisions de celle-ci pèsent chaque jour un peu plus sur les résident·e·s précarisé·e·s de la métropole parisienne qui, pour beaucoup, sont des personnes ayant (directement ou par l’intermédiaire de leur histoire familiale) souffert du colonialisme français, en particulier celui-ci qui sévit pendant 132 ans en Algérie? Celle qui, en plus de ses politiques inégalitaires, n’hésite pas à se joindre à une foule islamophobe qui agressent les fidèles musulman·ne·s de Clichy lorsque ceux·elles-ci prient dans la rue pour protester contre la transformation de leur salle de prière en bibliothèque par la municipalité (novembre 2017). Celle qui n’hésite pas non-plus à déclarer qu’elle serait favorable à une loi visant à doubler les peines de prisons pour des faits commis dans certains quartiers populaires, au mépris de toute constitutionnalité (octobre 2018). Nous vous laissons apprécier le lien que de telles actions et discours peuvent avoir avec l’histoire coloniale française et sa continuation sous d’autres formes.

La décision qu’a prise la Wilaya d’Alger de “revitaliser” la Casbah, est la sienne, et nous laissons le soin à nos ami·e·s en Algérie de combattre celle-ci si ils le pensent nécessaire; là n’est pas notre rôle. Nous, architectes, historien-ne-s, electricien-ne-s, agent-e-s d’entretien, universitaires, artistes, et autres militant·e·s internationaux.ales, pour qui la Casbah continue de représenter l’un des symboles les plus forts d’une architecture révolutionnaire, nous faisons appel à votre conscience politique afin que vous renonciez à ce projet. N’acceptez pas d’être complice d’une quatrième vague de transformation brutale française de la Casbah. Tout architecte se doit d’être complètement responsable des conditions et conséquences politiques des projets qu’il accepte; toute position qui ferait de lui ou d’elle un.e simple exécutant·e constituerait une insulte à sa fonction et à sa capacité d’agir. Parfois, cette capacité d’agir politiquement se situe au sein de la conception du projet elle-même; à d’autres moments, elle se trouve plutôt dans le refus ou la renonciation à ce même projet. C’est le cas ici et vous avez ce pouvoir.

Nous vous demandons donc: désistez-vous et recommandez à la Wilaya d’Alger certain-e-s de vos confrères-sœurs algérois-es qui sauront problématiser ce projet de manière à préserver la Casbah et ce que celle-ci signifie, plutôt que de la contrôler, la modifier et la gentrifier.

Nous vous remercions de nous avoir lu·e·s et espérons que vous nous avez également entendu-e-s.

Get real time updates directly on you device, subscribe now.

%d blogueurs aiment cette page :