Profonde empathie pour l’innocente jeunesse embastillée

 

 

Justice extrême est extrême injustice.

Cette maxime est de Térence Afer, poète berbère du second siècle Av. JC. Elle est la parfaite illustration de l’épreuve exécrable que vous endurez parce qu’on a voulu réveiller une justice aux ordres des décennies durant et prétendu la parer de la robe de l’équité au service d’une société humiliée. Alors, dans ce réveil brutal du corps malade en hibernation, vous avez été mêlés à la matière à faucher tels des épis de blé dans un champ de folle-avoine pour avoir arboré l’emblème de votre être identitaire profond que l’on a décidé de proscrire un beau jour coïncidant curieusement avec la commémoration d’une marche férocement réprimée à Alger un certain 14 juin 2001. Ce furent les jours sombres du Printemps noir où la hargne autoritaire délivrait une salve répressive d’une violence inouïe contre une jeunesse révoltée. Semblablement, remuer les souvenirs d’un épisode ténébreux et sanglant de notre histoire récente a du irriter des instincts pervertis ne vouant pas un amour particulier au réticulum profond de notre identité. Dix huit ans plus tard, il a fallu réinventer un motif à piéger les manifestants pacifiques et tenter de fragmenter la cohésion des marées humaines au rendez-vous tous les vendredis. Le stratagème a donc eu raison de la candeur et de l’ingénuité de votre jeunesse et de votre fougueux combat comme nous l’avons vécu, il y a près de quarante ans. Vous avez été victimes de l’arbitraire qui vous a aveuglément privé de votre liberté.  

Certes, il est triste et affligeant que vous soyez extraits depuis des mois de l’intimité et la communion familiales et on ne peut avoir que compassion et empathie pour vous, mais l’idéal qui vous a conduit aux geôles de ce sinistre legs colonial qui a vu souffrir et succomber d’illustres hommes et femmes, héros qui ont lutté pour la liberté et libérer notre pays, revêt, au-delà du caractère inhumain et humiliant de l’enfermement, un sens des plus nobles pour vous et pour les autres. Quand règne l’arbitraire, cet idéal n’a pas de prix et on ne le perçoit furtivement que dans les rêves, il est même sacrifice à portée non mesurable. Ce que vous avez compris absolument et qui a forgé votre courage. Vous avez rêvé de liberté, vous, les rameaux de la liberté, qui avez osé donner libre cours naïvement à votre pleine identité que vous pensiez parachevée par le combat ininterrompu de vos aînés et de leurs aînés. Vous vous êtes paré de ses plus nobles habits et avez entonné son hymne, non sans oublier que le prix de la liberté des uns est payé par le sacrifice et la privation de celle des autres. Innocemment, vous êtes tombés dans cette trappe où l’identité humaine se réduit à un vulgaire code numérique !

En ces moments, vous êtes dans cette trappe lugubre où vous ne devez pas y être car, de votre jeunesse, vous n’avez point connu de liberté. De liberté, vous n’avez eu vent que du mot, comme nous l’avons entendu chantée et magnifiée sous le vocable el-hurriyya dans notre enfance, alors que nous vivions les affres de la quête de l’indépendance. D’ailleurs, nombreuses sont nos sœurs habillées de ce générique comme prénom, marqueur indélébile d’une étape de notre histoire contemporaine. C’est dire la soif de la liberté et les prémisses de son vent qui commençait à souffler. On espérait qu’il nous caresserait un jour. Mais ce n’était qu’illusion éphémère vite balayée par l’édification d’un système despotique aux formules des plus oppressives et des plus répressives dont les meules broient et étouffent indistinctement voix et esprits dissonants, génération après génération. Vous êtes donc un maillon fort de cette chaîne qui ne cesse de continuer le combat ininterrompu pour la liberté !   

Vous êtes encellulés parce que vous avez brandi les couleurs de la liberté et crié votre profond désir de vous accrocher au fronton de la démocratie. Parce que vous avez clamé  ces deux postulats préalables à toute question existentielle et à la volonté d’être humain et de rester soi-même, enveloppés de l’emblème de votre être identitaire profond, l’arbitraire vous a encagés et privés de votre liberté, comme nous avons été privés de la nôtre en 1980, pour avoir clamé les mêmes mots et incarné l’onde de fond de notre être. Alors, éclot et fleurit le mot tilelli, et nombre de vos sœurs le portent comme prénom, un autre témoin inaltérable d’une étape de notre histoire récente qui rime avec la résilience et le démantèlement d’un tabou. C’était le Printemps berbère ! Ce n’était pas un emblème que l’on a osé proscrire, mais la poésie kabyle ancienne, nos valeurs ancestrales et plus largement, les valeurs humaines avec le sens et la place qu’elles consacrent aux libertés, qui ont été réprimées et qui nous ont menés devant la Cour de Sûreté de l’Etat, dix huit ans après l’indépendance confisquée! Le crime : avoir bravé l’arbitraire et le cynisme et revendiqué la fin du déni frappant cette matrice infrangible et le respect des libertés démocratiques.

En 2001, une nouvelle génération a encore entonné l’hymne de la liberté et exprimé son attachement aux mêmes principes : 128 jeunes ont été lâchement fauchés par des balles assassines et de nombreux autres, handicapés à vie sans que les grisés du pouvoir ne réalisent qu’il s’agit de vies d’adolescents et surtout d’enfants de ce pays, et sans qu’aucune réparation morale n’y soit consentie. De nouveau, la liberté a été interpellée tout autant que notre profonde identité, ces idéaux irréfragables et irréductibles qui ont vu bien d’autres sacrifiés sur l’autel de la résilience et de la résistance. D’autres ont été enfouis des années durant dans les cachots de l’autre invention de l’infamie et de la honte de l’époque coloniale, la trappe de Lambèse pour ne pas dire Tazoult, synonyme du paroxysme de la dégradation et de la déshumanisation, où des hommes ont survécu en état de sustentation entre la vie et la mort pour la liberté et leur culture. Bien d’autres, avant nous tous, ont sacrifié leurs vies à la fleur de l’âge, pour que soit libre cette terre d’Algérie, dont le nom et celui du fondateur de sa capitale, Bologhine Ibn Ziri, évoquent la blancheur, la clarté, la pureté et le blanc immaculé de la liberté, à l’instar du nom de la capitale d’Ibn Toumert, Tinemlelt.

Enfants de la lignée de ce grand peuple, vous êtes de la veine de l’innocence et de la dignité, nés de ces cantons écartés de haute montagne, d’une vieille race qui depuis des millénaires n’a pas cessé d’être là, avec les uns et les autres … qui sous le soleil ou la neige, à travers les sables garamantes ou les vieilles cités du Tell, a déroulé sa saga, ses épreuves et ses fastes, qui a contribué dans l’histoire de diverses façons à rendre plus humaine la vie des hommes… L’ignorance, les préjugés et l’inculture ne peuvent un instant entraver son libre mouvement et il est sûr que le jour viendra inévitablement où l’on distinguera la vérité de ses faux semblants, comme le dit subtilement M. Mammeri !

Vous avez voulu contribuer à rendre plus humaine la vie des hommes par votre jeunesse et votre innocence. Alors, ne perdez pas confiance et espoir, vous êtes dans la juste voie, celle du sillon tracé par la faim de justice qui brûle les esprits et une faim et une soif plus profondes et de plus noble essence : la faim et la soif de dignité, de cette dignité indestructible qui est suprême nourriture de l’âme, faute de laquelle l’individu se sent destitué de sa qualité d’homme, pour paraphraser J.M. Amrouche. Restez donc dignes et résilients jusqu’au bout. Le pacifisme, le vent de la liberté et la flamme de la vérité finiront par extraire votre innocence juvénile des rets de l’arbitraire et de l’injustice extrême. Ils finiront par dissiper les ténèbres de l’ignorance et de la férocité d’un système iconoclaste où compassion, empathie, voire pitié et valeurs humaines n’ont plus de sens ou ont carrément disparu, remplacées par la complaisance et la servitude. C’est Térence Afer encore qui a dit que la complaisance amène les amis, la vérité fait naître la haine. La voie de la vérité est certainement la plus périlleuse et celle de la complaisance et la servilité, la plus aisée. Si la vérité constitue la trame de toute construction fiable et de la cohésion sociétale, la culture de la perversité et du rejet de la différence est le ferment de la discorde et de la démonisation qui entravent toute forme d’évolution positive de la société.

Malgré les vicissitudes, les entraves et les faux semblants auxquels elle est confrontée, votre jeunesse doit s’accommoder de la vérité et point du mensonge et de l’exécration pour qu’émergent les valeurs humaines dans la physiologie d’une société renaissante. Avoir choisi la voix de la vérité et la voie de la liberté est l’expression de la grandeur humaine et de la communion qui ne croise point la trajectoire des attributs caustiques de la mésintelligence et de la traîtrise dont on veut vous accabler. Seul l’avènement de la démocratie, qui n’est pas une valeur étrangère à nos ancêtres et notre continuum sociétal plusieurs fois millénaire, encore moins une invention de l’Occident, pour que ceux qui la revendiquent soient l’objet d’un ostracisme pareil, extirperait le peuple qui vous a secrétés de la coque de l’humiliation entretenue par le détournement du fleuve de son histoire profonde et l’habillage factice.

La vérité finira par rattraper l’option de la voie détournée, la ruse et la tromperie, et l’Histoire indélébile par ré-émerger telle l’huile prise en fines gouttelettes dans une émulsion fugitive. La marche est peut être longue et ardue mais elle finira par aboutir : des expériences de persévérance et de résilience dans le combat, parfois d’hommes solitaires, sont légion dans notre longue histoire, votre conscience doit vous interpeller à les saisir en exemple et les valoriser. Ce sont là les repères de votre fierté et votre combat pour la liberté et la démocratie devant abreuver votre force mentale en considérant l’épreuve inhumaine que vous subissez pour avoir dit être vous-mêmes, comme une strate dans la construction de votre aspiration à être des militants convaincus des causes nobles, vous les anges de la liberté dont le peuple tonne à l’unisson d’une voix profonde votre innocence, la dignité de votre combat et votre libération inconditionnelle.

En ces moments poignants de votre comparution, il pleure dans nos cœurs comme bruinent les gouttes froides automnales de ce novembre sur les toits des montagnes et des ondes dunaires de la vastitude de notre pays, à l’identique de ce triste souvenir de ce mai d’un printemps fertile dont les fleurs continuent d’éclore et paver aujourd’hui les bannières de vos clameurs, époque où nous autres jeunes de votre âge croupissaient dans les cellules glaciales en attente de comparaître devant ces juges implacables pour les mêmes chefs d’inculpation dont vous êtes accablés. Triste souvenir indélébile en mémoire où la voix résolue de mon père, alors séparé de moi par l’épaisse vitre perforée du parloir de l’autre sinistre trappe de l’humiliation de Berouaghia, me disait « n’ayez crainte, c’est pour la vérité et la liberté que vous êtes ici » ! Ce fut la dernière phrase que j’entendis de sa voix complice qui me remontait l’image diaphane de sa souffrance, à la lumière matinale d’une journée printanière du début de mars 1959, où il fut jeté nu, ligoté autour d’un manche de pioche sur la place du village après avoir subi toute la nuit les sévices de la gégène de parachutistes en furie. Ce n’est pas pour autant qu’il avait abdiqué, lui qui était aussi du parti de la vérité et de la liberté, tout comme ses congénères, nous et vous aujourd’hui !   

Alors, laissez l’espoir de la liberté et de la vérité fleurir dans vos cœurs irrigués des filets de la dignité et de l’innocence, sous l’ombre gardienne et protectrice de l’imposante stature de votre ancêtre combattant endurci qui a tant souffert, marqué des stigmates de la résistance et des actes inhumains subis. Cet imperturbable juste, plus qu’octogénaire, vous accompagne dignement dans votre enfermement du haut de sa lucidité et de sa sagesse, de la droiture de sa voie incontournable façonnée par l’art de la révolution, celle des humbles et des justes qui se sont sacrifié pour briser le joug d’un colonialisme mutant qui continue à lorgner jalousement et non sans amertume sur la marche confiante et déterminée de notre peuple qui, en inversant la noria de l’humiliation, dérange certes et beaucoup. A l’image de la puissante modestie de Si Lakhdar et des valeurs indéfectibles de son combat, sachez braver la solitude de l’humiliation, car le retour de manivelle de votre diabolisation et la détermination pacifique du peuple, finiront par avoir raison de ce regard cruel envers la liberté et les valeurs démocratiques, ce regard nourri par la conception dogmatique surannée du pouvoir et la vision pervertie de la culture politique. Et que votre libération soit !

Iddir AHMED ZAID, Universitaire, ancien détenu du Printemps Berbère

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