EXCLUSIF : Messaoud Leftissi à Ameslay : « L’emblème Amazigh est la symbolique de la diversité algérienne qui fait peur à ce pouvoir »

Get real time updates directly on you device, subscribe now.

Le détenu politique Messaoud Leftissi, réputé pour sa conscience politique des plus remarquables, est sans aucun doute un personnage qui pèsera très lourd, par sa détermination et son moral d’acier, dans la continuité du combat pour l’avènement d’un Etat de droit à travers une période de transition et un processus constituant qu’il partage totalement avec la majorité des Algériens.

Dans cet entretien exclusif, il nous livre son témoignage sur son incarcération à la prison d’El Harrach mais aussi sa conception de l’Algérie de demain.

 

Ameslay : Quel était votre sentiment à votre sortie de prison ?

M.Leftissi : C’était pour moi un moment de fierté. J’étais ému de voir tout ce monde qui nous attendait depuis des heures. J’avais les larmes aux yeux mais, sachant que l’étendard Amazigh était interdit pour cette foule devant la prison, c’était aussi un moment d’insécurité pour moi.

Ameslay : Quelles étaient les conditions de votre incarcération ?

M.Leftissi : En général, les conditions étaient inhumaines, et sur le plan de l’hébergement et sur le plan de la nourriture. Sur le volet santé, c’était plus grave encore. Nous avions droit à une consultation par mois. J’ai eu personnellement à faire une nuit blanche pour un mal de dents, et le lendemain matin on m’a refusé de voir le dentiste sous prétexte que ce n’était pas le tour de notre salle. II fallait donc attendre son tour pour tomber malade.
Nous étions détenus dans de grandes salles sous forme de hangars d’une capacité de 40 à 50 prisonniers, mais ils dépassaient souvent les 80 personnes. J’ai passé mon premier mois de détention à dormir par terre. J’ai été en isolement pendant 8 jours et j’ai partagé une cellule de 5 mètres carrés, à peine aérée, avec 2 autres prisonniers sanctionnés. Nous avons vécu les 8 jours dans un froid glacial.
J’ai également été sanctionné pour 15 jours mais après intervention des avocats et de Boumala qui a vu avec l’administration, je n’ai enduré que 8 jours de sanction.
Le seul point positif concernant les conditions d’incarcération était le comportement des agents qui étaient à la hauteur sur le plan humain.
Au début j’ai été le seul détenu d’opinion dans une salle de 60 prisonniers de droit commun qui me respectaient d’une manière extraordinaire. Ils tenaient même à soigner leur langage en ma présence ; chose qui n’est pas évidente en prison.
Après l’arrivée d’autres détenus d’opinion, j’ai eu à partager la salle avec Nabil Bounouh, Smail Chebili et Bouheraoua Sid Ahmed. Les autres compagnons de détention, on les croisait uniquement lors des visites des avocats.
Il m’est arrivé aussi de croiser les prisonniers de la 3issaba (ceux des dossiers de corruption). J’ai vu Tahkout, les frères Kouninef, Kamel El Bouchi, Haddad et aussi le général Ghediri.

Ameslay : Etiez vous informés de l’évolution de la situation politique à l’extérieur ?

M. Leftissi : Nous avons subi une sorte de torture morale, en n’ayant droit à voir que l’ENTV qui ne cessait de diffuser la propagande du régime, mais après avoir eu droit à mon abonnement au quotidien El Watan, j’ai pu suivre l’actualité et l’évolution de la situation. C’était pour moi une nouvelle libération à chaque fois que je voyais la Une du journal du samedi. La mobilisation était une sorte d’oxygène pour moi. J’ai eu aussi à m’informer par le biais des avocats qui ont fait un travail extraordinaire et aussi à travers les visites de ma famille.

Ameslay : Avez-vous été approchés dans le sens de négocier ou de discuter avec le pouvoir ?

M. Leftissi : Non pas du tout, sauf que j’ai senti le roussi une seule fois où un avocat que je ne connaissais pas s’est constitué tout seul, sans être envoyé ni par ma famille ni par le collectif. Il est venu me voir uniquement moi (chose que ne font pas les avocats du collectif) et il a commencé à me conseiller de ne pas parler de politique et de l’indépendance de la justice lors de mes examens auprès des juges. C’était la seule fois où j’ai senti quelque chose d’anormal.

Ameslay : Est-ce que les échos de la mobilisation pour votre libération vous parvenaient ?

M. Leftissi : Oui bien entendu. Personnellement, j’ai reçu cette mobilisation avec beaucoup de fierté. Quand je lisais dans la presse les couvertures de toutes ces actions qui exigeaient notre libération, cela me touchait profondément et me donnait du courage. C’était pour moi une assurance de savoir que la justice populaire nous a innocentés.

Ameslay : Vous êtes issu d’une région arabophone et vous étiez un détenu de l’emblème Amazigh. Sachant que la contre-révolution du commandement militaire s’est basée essentiellement sur la division et la volonté de stigmatiser la Kabylie, ne pensez-vous pas que vous êtes l’exemple de cette union du peuple algérien qui a résisté à cette diabolique stratégie du pouvoir ?

M. Leftissi : Je suis de Skikda et ma ville dans sa composition sociétale est à 80 % d’origine amazighe. Brandir l’emblème amazigh, depuis le 22 février, signifie pour nous une fierté et une réconciliation citoyenne avec notre identité. Il ne s’agit pas uniquement d’un contenu culturel de mon algérianité mais c’est aussi une manière de dire qu’il faut mettre un terme à cet Etat jacobin basé sur la culture unique, la langue unique, l’idéologie unique et la pensée unique.
Brandir l’emblème amazigh est pour nous la symbolique de cette diversité algérienne qui fait peur à ce système. C’est notre façon de dire qu’il faut assumer les valeurs communes et le vivre-ensemble. Il s’agit de parler de culture avant de parler de démocratie.

Ameslay : Lors de votre séjour en prison, il y a eu beaucoup d’avancées au niveau politique. Des partis politiques, des syndicats et des militants des droits de l’Homme ont réussi à réaliser un compromis démocratique autour d’une transition démocratique et d’un processus constituant. Quelle est votre lecture concernant cette réalisation ?

M. Leftissi : Selon les informations qui me sont parvenues, cette alliance s’appelle le PAD. Je ne vous cache pas que c’était l’une des meilleures informations que j’aie eues en prison et qui m’ont fait vraiment plaisir. Je partage totalement cette option avec eux. Notre crise est constitutionnelle et institutionnelle. Elle ne peut pas être résolue à travers une simple élection présidentielle organisée par le même système. Ce qu’il nous faut c’est une période de transition au cours de laquelle on doit écrire une constitution sur la base des revendications du Hirak et d’asseoir une démocratie dans le cadre d’un Etat de droit où l’institution militaire aura sa juste valeur loin du champ politique.

Entretien réalisé par Moussa Nait Amara

Get real time updates directly on you device, subscribe now.

%d blogueurs aiment cette page :