La révolution de Février : constituante d’entrée ou processus constituant ?

Distinguer entre la convocation d’une Assemblée constituante  souveraine et un processus constituant souverain suppose, évidement, qu’on n’est plus dans une période de slogans destinés à l’agitation (au sens militant du terme) et qu’il s’agit de proposer une démarche pratique pour une situation politique qualifiée de révolutionnaire.

Pour cela, il est de la plus grande importance de caractériser le Mouvement de février 2019 et de cerner ses revendications avant de se hasarder à élaborer une réponse adéquate. Dans le cas contraire on risque de lui faire porter (à ce mouvement) une perspective qui n’a pas encore murie ou, dans le cas contraire, le réduire à une simple plate-forme de revendications (si l’on peut dire) comme le claironne le régime, quand il a  compris que la répression seule ne suffit pas à endiguer la vague déferlante.

De ce point de vue, le Mouvement de Février est la jonction de l’exclusion du pays profond de la prise de décision depuis le premier jour de l’indépendance (symbolisée par l’irruption de l’armée des frontières pour écarter les organes politiques légitimes de la révolution algérienne du parachèvement de l’indépendance du pays au profit d’un clan déjà prisonnier d’intérêts  étrangers contractés dans le secret)  avec  une jeunesse exaspérée par la hogra, un chômage endémique, la répression des libertés, les détournements ostentatoires des richesses nationales sur fond de précarité angoissante pour l’immense majorité.

De fait, la mobilisation interclassiste (avec des vas et viens prévisibles et qui sont dans la nature des choses de certaines couches petites bourgeoises qui aspirent à gagner des libertés sans pour autant renoncer aux avantages clientélistes) qui a touché et touche toujours tout le territoire national et la demande populaire  qu’elle porte   n’a pas pour objet :

  • De propulser un courant politique porteur d’une idéologie quelconque; la pluralité du mouvement de contestation en est l’autre preuve. C’est une expression unanime d’aspiration à vivre dans une Algérie de liberté, de justice et de progrès dans un système politique où la compétition politique transparente est la règle de l’accès et de l’alternance à la responsabilité. C’est en quelque sorte la revendication d’un nouveau départ pour le pays.
  • Ou alors de réduire le contenu des revendications à une demande de réformes qui peuvent être pilotées par un sérail politique objet de discrédit et aux prises à des luttes d’intérêts que précisément il n’arrive plus a dépasser ; la crise du système participant, en elle-même, aux facteurs objectifs qui ont conduit à l’avènement de Février (développement sur les conditions objectives de l’avènement de la révolution) .

Il s’agit donc de répondre à  l’exigence de la construction d’un nouveau contrat social qui refonde l’Etat national par la mise en place d’institutions et de règles de gouvernance qui émanent de la volonté populaire pour rapatrier les richesses et la décision nationale afin de prendre en charge le développement du pays qui suppose avant tout  la consécration pleine et entière de la citoyenneté des algériennes et des algériens.

Faisant l’état des lieux et précisant l’objectif

Prés de soixante ans de pouvoir militaire et  vingt ans d’une politique de contrôle de la société qui avait comme axe stratégique la destruction des organisations politiques, syndicales et associatives autonomes  en combinant :

  • La répression des libertés individuelles et collectives et une fermeture du champ politique et médiatique
  • Une caporalisation des autres organisations traditionnelles qui ne sont plus des canaux privilégiés dans la distribution de la rente. Ce n’est plus le militant ou l’adhérent du FLN ou de l’UGTA qu’on propulse socialement mais c’est l’affairiste du coin qui vient acheter une place dans une liste électorale par exemple. En somme le système conçu pour   permettre de désamorcer le danger politique que représente le chômage urbain et la population des désoccupés ne rempli plus les fonctions de mobilisation et de contrôle des populations.

La période Bouteflika, probablement à cause de niveaux de rente pétrolière exceptionnels,  a ainsi accéléré une dislocation du tissu social sans précédent en réduisant l’algérien à un tube digestif assorti de quelques caprices.

C’est ainsi qu’avec l’avènement de Février et en absence d’une organisation ou d’une entité de ralliement qui porte une légitimité ou alors une capacité de regroupement pour cristalliser la demande populaire, il faut bien construire le pole qui peut porter alternative démocratique avec d’abord ce qui existe. (Le facteur subjectif dans la formule de LENINE)

Il s’agit dans la réalité d’œuvrer à l’avènement d’un environnement dans lequel la souveraineté du peuple puisse s’exprimer.

De mon point de vue, si la dislocation du tissu social, conséquence, en particulier, de la politique de Bouteflika  n’a pas été aussi loin jusqu’à la clientélisation d’organisations, pour certaine, pourtant vouées dans leur programme à la défense d’intérêts de classe, d’une façon ou d’une autre, la force du mouvement aurait conduis à une forme de dualité, même partielle du pouvoir dans les premiers mois ou probablement dans les premières semaines de la contestation dans plusieurs wilayate ou localités.

En tout cas rien de cela ne s’est produis en une année malgré les appels à constituer des comités de base par exemple. Le PAD lui-même a appelé à   l’organisation par le bas.  

Alors que faire ?

Devant la déferlante pacifique, l’armée s’est vite retrouvée sans façade civile du fait de la déliquescence avancée des institutions civiles, sans aucune crédibilité et parfaitement illégitimes au regard de l’opinion publique nationale qu’elle s’est exercée à couvrir malgré tout (souvenons-nous de la campagne acharnée de l’ex chef de l’EM pour vendre le bilan de Bouteflika et soutenir le 5ème mandat) . Le choix de la restauration du système politique  fait par l’état major implique obligatoirement une politique d’affrontement avec les populations.

De ce point de vue et en raison du caractère pacifique du Hirak et aussi de la faiblesse des organisations progressistes deux situations peuvent en découler :

  • La première c’est l’irruption de la violence comme instrument, par les masses, du refus de la répression, des emprisonnements des atteintes à la liberté de circulation… C’est le calcul d’une partie du commandement militaire qui a ouvertement instrumentalisé les divisions dans le mouvement en usant des questions identitaire, linguistique, culturelle et régionaliste. Cet instrument de division est toujours d’actualité sous plusieurs formes ; chantage à la faillite économique (les agents de la police politique font circule r toute sorte d’intox comme par exemple que la baisse du chiffre d’affaire des commerçants est une conséquence du maintien du hirak). Actuellement c’est le retour au danger islamiste qui est mis en avant pour calmer les ardeurs des moins avertis contre toute volonté de sortir du processus de « normalisation » initié par l’armée. L’option de la répression violente est toujours sur la table. Elle le sera de plus en plus dans le cas où les principales puissances étrangères se rallient à la feuille de route du régime. La faiblesse de la solidarité des opinions publiques étrangères et des partis progressistes à l’endroit du mouvement populaire de ses pays étant l’autre raison. Nous n’avons pas réussi cette nécessaire solidarité car nous n’avons pas pu nous extraire de la confusion sciemment entretenue par le pouvoir pour l’assimiler à une ingérence étrangère. D’une certaine manière cela reflète objectivement nos faiblesses citées plus haut.
  • La deuxième c’est une forme de containment qui découle du refus du mouvement de rentrer dans un cycle de violence qui ferait l’affaire du noyau dur du commandement militaire pour plusieurs raisons. La première est de jeter le discrédit sur le mouvement (infiltré, manipulé….) ensuite sur ce terrain de la violence le pouvoir n’est pas à sa première et il sait parfaitement faire, la deuxième raison et que d’aucuns parmi les pontes du régime ne sont pas loin de préférer la confusion voire le chaos au maintien d’une mobilisation ou au pire (c’est selon) l’avènement d’un pouvoir du peuple qui demandera des comptes.

Conclusion

Il y a d’une part un environnement institutionnel dominé par une armée incarnée partout, c’est-à-dire dans l’administration, dans le monde des affaires et dans les organisations et les partis politiques dont la majorité ont été clientélisées. Tout ce magma constitue en réalité l’essentiel de la vie institutionnelle géré et pris en otage par la police politique, véritable   bras séculier de l’armée qui régente la vie publique.

Toute convocation d’une assemblée constituante dans de telles conditions n’est même plus une bouteille à l’eau. C’est la certitude de la reconduction d’un même système politique avec en prime une certaine légitimation.

Jusque là et je l’ai souligné suffisamment plus haut dans mon intervention, les comités de base qui pouvaient incarner et constituer un pouvoir dual sont du domaine de la fiction. Certains peuvent rétorquer que la ligne suivie par le commandement militaire mènera à une impasse et  que fatalement une dualité va finir par s’installer. C’est un point de vue  qui ne pas tient pas compte des évolutions possibles du hirak sous la pression du pouvoir de fait ni, aussi, de la situation internationale comme je l’ai évoqué précédemment.

C’est pour toutes ces considérations que les forces progressistes doivent s’unir pour peser et travailler à préparer un rapport de force qui aide les forces qui portent le hirak  de force qui pour organiser une transition qui lève les obstacles pour une véritable expression de la souveraineté du peuple.

Cette transition doit ouvrir un processus constituant dont l’objectif est de  redonner la parole au peuple pour la refondation de l’Etat. Un Etat de doit démocratique, un Etat social où l’alternance est garantie et régie par des règles démocratiques.

Les conditions pour l’ouverture de cette phase de transition ne peuvent être réunies sans :

La dissolution de la Police politique

La levée des entraves sur les libertés individuelles et collectives

L’instauration du régime déclaratif pour la création d’organisations

Le gel des licenciements et de la fermeture des entreprises

Adoption d’une charte des libertés fondamentales

Elaboration dune  loi électorale

Elections générales

Saoudi Ouamar, député RCD

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