Université : Question de langues ou questions de fond ?

 

Certes, il est souvent utile, et même inévitable, pour des raisons de communication, de parler ou d’écrire dans une langue étrangère. Actuellement, en général c’est de l’anglais qu’il s’agit ou, plus souvent, d’un pidgin international qu’on fait passer pour la langue de Shakespeare. Mais on ne conçoit et même on ne comprend vraiment, et surtout on n’exprime une chose importante que dans sa langue maternelle [G. LOCHAK, Physicien, Fondation Louis de Broglie].

Faute de grives, on mange des merles ! A défaut de prendre des dispositions pour juguler les problèmes épineux qui surgissent à chaque rentrée universitaire inhérents à la croissance fulgurante des effectifs et d’apporter des améliorations pour consolider le développement du secteur de la formation supérieure et de la recherche, voilà que l’on entend s’investir dans une initiative pour le moins curieuse, de suppléer l’usage du français dans les enseignements par l’anglais. Au premier abord et vu de l’extérieur, cette annonce peut paraître comme une tentative attrayante et séduisante, mais vu de l’intérieur et pour qui a engrangé de l’expérience dans l’environnement universitaire et connaît l’évolution, les arcanes et les difficultés à pratiquer l’acte pédagogique au quotidien, elle suscite moult interrogations, voire des inquiétudes et des doutes quant à sa réalisabilité et sa solvabilité.

S’agit-il d’une volonté délibérée et d’un acte de démesure de vouloir verser dans le sensationnel et l’émotif en énonçant une telle mesure ou d’un exercice périlleux de rupture radicale que l’attitude de convoquer encore une fois la cyclicité de la réinvention linguistique dans l’enseignement supérieur, pour semble-t-il améliorer le standing de notre université sur la grille des classements mondiaux, après que celle-ci ait été enchâssée dans la trappe de l’hermétisme béat depuis des décennies, limitant son fonctionnement à des routines de rentrée, de gestion de flux, de grèves, de fermetures de facultés et d’établissements et de variations réglementaires ! Au-delà de l’arrière-pensée politique, on doit s’interroger sur l’opportunité et la pertinence réelle de cette annonce en l’état actuel de notre système de formation supérieure et dans la phase de turbulences politiques et sociétales que connaît notre pays ? Quid de la qualité de la formation et de la recherche ? Quid du respect du temps pédagogique et de l’exécution correcte des programmes dans des conditions ordinaires et les normes et standards universels pour élever le niveau des étudiants et de l’encadrement et accorder la valeur attendue aux diplômes délivrés par notre université ?

Si cela ne tenait qu’à angliciser les entêtes des documents délivrés par les structures de l’institution universitaire pour redorer son blason et augmenter la lisibilité de ses productions scientifiques, ce serait chose aisée et éminemment réalisable. Mais verser dans cette innovation de dispenser les enseignements en anglais paraît téméraire et audacieux et un défi interpelant la communauté universitaire dans ses composantes. Car le problème n’est pas de défendre ou d’incriminer une langue étrangère et de décréter son maintien ou son éviction pour une autre, mais de savoir si l’on a assez réfléchi à la mise en œuvre d’une telle mesure en évaluant objectivement nos capacités à amorcer en substance cette réforme et la maîtriser à court terme. Et, à l’instar de toutes les autres démarches, on doit aussi tirer profit des expériences des autres, du moins celles qui ont réussi, tout en ayant à l’esprit que, s’agissant de l’éducation et de la formation, le mimétisme et la transposition des expériences et modèles ne constituent pas forcément la meilleure voie, les fondamentaux sociétaux et éducationnels n’étant pas identiques à la base.

On doit aussi s’interroger si à la base il y a une langue plus expressive et plus encline que d’autres à l’inventivité, l’innovation et l’expression de ses propres idées ? Quid du rôle et de l’importance de la langue maternelle si chère aux sociolinguistes et spécialistes de l’éducation ? La langue que l’on a tétée au sein de sa mère et qui fait vibrer les organes articulatoires de tout nouveau né et lui révèle l’acoustique environnementale ? Y-a-t-il une autre langue plus appropriée à exprimer la découverte, à vous ouvrir les yeux et les neurones sur la nature que votre langue maternelle ? Parce qu’elle a formaté primordialement votre système nerveux, celle-là semble plus susceptible d’exciter vos capacités de discernement, d’impressionner votre génie créateur et vous amène à observer ce que d’autres n’observent pas, à jeter votre dévolu sur ce que d’autres ne discernent pas et ouvrir votre intelligence à la curiosité et la découverte. Après, libre à vous de le traduire dans une langue tierce de votre choix pour le communiquer aux autres et à la diversité de ce monde. C’est dans votre matrice linguistique primordiale que se trouve enfoui votre génome culturel qui vous aidera à être différent des autres dans une communauté diverse et de vous distinguer : c’est celui-là qui marque à jamais votre établi scientifique par la manière dont il aiguise différemment vos sens, votre curiosité et votre esprit critique à la perception de choses concrètes et abstraites. C’est dire l’importance de la langue pour la formulation de la pensée. Ainsi, selon G. Lochak, le célèbre physicien A. Einstein écrivait du premier jet dans sa langue maternelle, l’allemand, les arguments de son raisonnement et par la suite il retraduisait en anglais les résultats de son intuition.

Ici, on voit que l’usage et la maîtrise d’une langue étrangère n’est qu’un instrument de plus, elle ne constitue pas spécifiquement un facteur intrinsèque obligé de l’invention ou de l’innovation comme on l’entend pour la langue anglaise. Toutefois, une langue peut imprimer sa signature sur l’orientation de la pensée, ou un état d’esprit, comme l’américain a entraîné la suprématie du pragmatisme au détriment des idées fondamentales au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, donc une forme de domination de la science appliquée sur la science fondamentale. Il est entendu que cet aspect se propage telle une onde dans d’autres contrées et se manifeste sous forme d’adoption ou de servitude volontaire. Il se traduit par la propagation inouïe de l’insertion d’anglicismes et expressions exotiques dans les langues ou de tics de prononciation et de manière de débiter un discours. Ce facteur transgressif n’est pas sans effet de dénaturation à la fois de la langue propre à l’utilisateur de l’anglais et de sa mimique. Indirectement, la tendance occasionne une atteinte à la diversité linguistique et culturelle de l’humanité et par ricochet à la diversité de création et d’inventivité. D’ailleurs, c’est là que se trouve l’intérêt des nations développées à la diversité humaine, linguistique et culturelle, considérée comme un stock inestimable d’énergie, d’idées et de sens plus aigu à la performance et l’efficacité de leurs laboratoires et centres de recherche. La diversité aiguise davantage la concurrence et l’instinct de la découverte et accroît plus leur force de frappe. Mais ce qui est quasi-sûr, c’est que ce n’est pas la langue qui invente ou que telle langue détient intrinsèquement l’apanage ou le génie de l’invention et de l’innovation. C’est l’esprit.

L’anglais, le français, l’ourdou, le swahili et d’autres langues de la planète, ne sont que des codes que l’homme malaxe, triture et développe au gré des inventions et des innovations spontanées ou volontaires ou de son désir de les rendre accessibles à des domaines de plus en plus vastes ou de plus en plus pointues de la connaissance. A ce titre, l’anglais n’est qu’un patchwork linguistique qui phagocyte et engloutit les productions linguistiques humaines et tend à devenir un langage-machine, un code-interface entre l’homme et les machines, voire un langage de soumission. La langue n’est donc qu’un avatar secondaire de la communication et la transmission de la science et de la connaissance. Et l’on peut acquérir la langue que l’on désire et autant de langues que l’on veut. Nombre d’entre nous ont fréquenté des laboratoires et universités étrangères et on a tous observé comment la diversité humaine et scientifique accueillie éprouve des difficultés à exprimer des idées dans la langue du pays d’accueil, que ce soit l’anglais ou le français. Mais n’empêche que l’étudiant ou le chercheur développe et fixe ses idées dans sa propre langue en attendant d’en acquérir une !

Rédiger des articles en anglais ne signifie absolument pas en posséder la maîtrise pour s’y exprimer, encore moins pour y dispenser des enseignements. La première épreuve nécessite la pratique d’un jargon terminologique dans un domaine scientifique précis et est d’autant plus facilitée de nos jours par les assistants multilingues de traduction et de correction, tandis que la seconde renvoie à une maîtrise de l’anglais dans des champs plus étendus et une possession plus profonde d’éléments de culture générale. Encore, faudrait-il que les apprenants possèdent eux-mêmes un éventail suffisant et adapté d’agrégats linguistiques pour suivre des enseignements en cette langue. Il est loisible de constater l’indigence linguistique régnant chez nos étudiants, voire chez nos collègues, en matière de langues étrangères ! Alors, c’est à s’interroger si l’on peut atténuer l’indigence scientifique et l’état médiocre ambiant de notre système d’enseignement supérieur par un changement de cap linguistique ? La réponse est sans hésitation : non. Ce serait empirer la situation que de penser et de mettre en œuvre cette option. Ce serait empiler une autre strate d’indigence sur le substrat de l’indigence actuelle. Troquer l’apparat linguistique ne changera absolument rien aux retards et déficits multiformes accumulés par notre université. Il serait plus sage et intelligent de réfléchir à réexaminer sérieusement le corps malade de ce système en entier et d’introduire des réformes basiques dans tous les paliers de l’éducation en souffrance pour consacrer l’essentiel du temps pédagogique à la science, la vraie, et en finir avec sa submersion et l’encombrement des jeunes esprits par des amas de connaissances annexes obscures et sibyllines, enclins à l’asservissement paradigmatique par la mémorisation et la restitution comme mode d’apprentissage. Comme il est temps de libérer l’esprit critique pour libérer l’esprit de l’élève et de l’étudiant.

Ramener le déclin de notre université à une question de langue ou de langues, quelles qu’elles soient, ce serait l’embarquer dans une situation acrimonieuse comme elle en a déjà vécues avec l’expérience du passage au système LMD sans que l’on soit réellement doté de moyens appropriés pour ensuite la ramener à un système hybride à mi-chemin entre le système classique et l’architecture LMD. Quelle est la valeur ajoutée procurée par cette expérience ou plutôt cette mutation imposée par la globalisation ? Personne ne peut le dire, mis à part peut être ses instigateurs qui ont attelé la charrue de notre université à l’attelage du processus de Bologne, présageant la solution à tous ses problèmes. Alors, articuler nos enseignements au pragmatisme et à l’économie de la tradition linguistique anglo-saxonne, s’annonce comme un exercice acrobatique analogue à celui du LMD, du moins au regard de nos capacités intrinsèques et potentialités disponibles à mener une telle action, car la pratique d’une langue impose de s’accommoder de son habitus culturel. Au risque de faire vivre encore une aventure désastreuse et des pertes de temps pour une autre génération ! Rappelons que nombre de pays africains ont subi la colonisation anglo-saxonne et de nous interroger : quelle valeur ajoutée leur a apportés l’anglais en matière d’émancipation scientifique, d’évolution sociétale et de développement humain ?

Notre université a plutôt besoin de répit, de sérénité et de reformatage de son logiciel structurel et pédagogique pour la tirer vers l’essentialité scientifique et un arrimage réel à l’universalité, aux valeurs humaines et universitaires par un retour aux fondamentaux de l’enseignement supérieur et de l’apprentissage en général. Comme il est nécessaire d’élever le niveau du corps enseignant, sans avoir honte de le dire, car le salut de notre université est dans la qualité de son corps enseignant et son attachement sentimental à l’être universitaire. Des mises à niveau et formations continues en psychopédagogie, en philosophie et histoire des sciences et à la didactique des sciences sont plus que nécessaires. Car l’encadrement actuel est en souffrance qualitative et quantitative : une université dont la totalité du corps enseignant permanent est doublé de son équivalent en vacation, ne peut produire qu’au piètre niveau de qualité actuel. La question de la langue étrangère en usage dans les disciplines des sciences et technologie n’y est absolument pour rien, du moins devant d’autres facteurs plus dégradants. La massification de l’accès à l’université et l’intégration de formations spécifiques à certains secteurs en son sein ont engendré des déficits nécessitant d’être appréhendés rapidement en envisageant un redéploiement des formations spécialisées sur ces secteurs et la séparation des formations professionalisantes des formations académiques que l’on laissera à l’actif de l’université. Là sont les contraintes qui entravent l’arrimage de l’université sur l’orbite de la qualité. Ce n’est qu’une fois les problèmes basiques réglés que l’on pourrait envisager l’introduction progressive de l’anglais dans les enseignements en débutant par les formations de spécialités [Doctorats et Masters].

Aux dernières nouvelles, on pense réaliser l’inversion linguistique à l’université par un investissement de 20 millions € dans la formation de quelques centaines de doctorants en Irlande, ce qui représente près de 15% du budget annuel dédié à la recherche ! Mais que représente cette infime population devant les 70 000 enseignants permanents en place et quel impact aura-t-elle sur la masse des 2 millions d’étudiants qui fréquentent actuellement les bancs de l’université ? Une goutte d’eau dans l’océan, et l’avenir nous le dira peut être !

Ce que commandent le bons sens et la sagesse, c’est de s’améliorer dans ce que l’on maîtrise déjà même piètrement avant de réfléchir et de penser à un nouveau cap. Mais plus importante que la langue est la liberté, dont nous avons besoin aujourd’hui plus que jamais, car il n’y a pas de science sans liberté d’esprit, sans esprit critique et sans libération de l’intelligence de carcans précontraints. L’université est un espace qui a besoin de sérénité et de sobriété, peu enclin aux à-coups et à la violence des changements contraires aux valeurs humaines d’abord et scientifiques ensuite. La construction continue d’un édifice scientifique ne doit pas être neutralisée et contrariée par des considérations extrascientifiques,  généralement contre-productives et étrangères aux valeurs et à l’esprit de la philosophie universitaire dont les fondements de son concept initial remonteraient au Pandidakterion de Constantinople fondé par Théodose II en l’an 425.

Iddir AHMED ZAID, Géophysicien, Université Mouloud Mammeri

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