Evocation du 20 avril 1980 : Réminiscences dans une atmosphère de viralité

 

Aujourd’hui c’est le 20 avril 2020 … La morosité de cette journée de confinement à pluie ininterrompue m’amena intuitivement à revisiter le fond de ma souvenance en cette fin de matinée. A l’heure où me viennent ces mots, un fourgon cellulaire en furie nous acheminait vers une destination inconnue au milieu de barricades de fortune dressées par les premiers manifestants, les mains menottées derrière le dos dans des cages grillagées après avoir été entassés en nombre depuis les premières lueurs du jour derrière les grilles d’un commissariat de la ville de Tizi Ouzou. C’était le 20 avril 1980, triste jour de répression de masse orchestrée pour étouffer l’historique mouvement naissant qui réclamait démocratie et reconnaissance de l’identité berbère en Algérie.

Il y a quarante ans, il faisait plus beau et plus ensoleillé qu’aujourd’hui tandis que d’âpres et âcres fumées s’élevaient déjà partout dans le ciel de la petite ville, meurtrissure dont elle ne relèvera pas depuis. Il pleuvait des spirales de bombes lacrymogènes et les clameurs des manifestants fusaient de tous les coins de la ville. La répression et les admonestations furent féroces. Tous les foyers de contestation étaient assaillis, investis et démantelés sans distinction depuis les premières heures de ce vingt avril 1980. Plus de six semaines que durait un mouvement sans précédent dans la primeur de l’indépendance de notre jeune nation, avec le souffle de la liberté, l’âme de notre langue et de notre culture, la langue des guerriers de Jugurtha comme disait Jean Amrouche. Centre névralgique de l’organisation du mouvement et de la contestation, notre université a été violemment secouée par la furie des forces de l’ordre ! Tous et toutes ont été malmenés, insultés, mis à l’ordre de ramper à coup de pieds tels des reptiles par l’abus de pouvoir et l’ignorance disposant à leur guise de ces espaces de formation de l’esprit, indifféremment, dans les couloirs des pavillons d’étudiants, sur le bitume ou dans la boue. Extraits du sommeil ou happés de la somnolence de ces nuits tardives à monter la garde dans les campus avec la commission de vigilance, tous et toutes étaient contraints par la matraque à l’humiliation. Personne ne savait plus où était l’autre dans ces premières volutes de fumées de pneus et de salves de gaz lacrymogènes qui ne tardèrent pas à obscurcir l’atmosphère de la ville. Embarqués çà et là dans des fourgons et des bus, certains ont été envoyés vers des destinations incertaines, d’autres vers des maisons d’arrêt et les mieux lotis se retrouvaient à l’hôpital à se panser les blessures !  

Quant à nous, plus on s’éloignait de la furie et de la véhémence de l’ordre établi qui s’abattaient sur la ville, plus le fourgon s’ébranlait dans les sinuosités de la route, plus on tentait de se dévisager les uns les autres furtivement. On se fixait un laps de temps dans les yeux sans prononcer mot à s’identifier et reconnaître qui est qui. A la lecture des regards transparaissaient à la fois tristesse et courage volatil. De plus en plus, on s’éloignait de ces collines ensoleillées parées aux couleurs vert et jaune des buissons de genêts et autres couverts printaniers, pour rejoindre deux heures plus tard les affres de cellules exiguës et enterrées où l’on suffoquait à en mourir, entassés en surnombre que nous étions.

Il faisait tellement beau en cette journée de printemps que par moment mon esprit s’échappait de l’allure chaotique du fourgon cellulaire dans lequel nous étions encagés. La suite n’allait être qu’un épisode de confinement à plusieurs dans des cellules de quelques mètres carrés, entrecoupé d’interrogatoires musclés et de comportements inhumains  … une douzaine de jours vécus ainsi entassés par dizaines dans les sous-sols du commissariat central de la capitale, à vous tester à l’endurance respiratoire dans une atmosphère doublement viciée. Parfois, il y avait l’élan solidaire et humain d’un sous-officier quinquagénaire dont le visage laisser filtrer un air d’homme de famille acquis à notre cause, qui s’aventurait à ramener discrètement fruits et friandises de chez lui dans l’espoir de soulager les plus meurtris par les sévices subis au cours de longs et pénibles interrogatoires. L’effet du nombre et le soutien mutuel constituaient le remède de choix pour nous remonter le moral durant l’intervalle de temps entre interrogatoires successifs. Ceci, le temps de changer de décor et de lieu pour nous retrouver dans une situation aux conditions psychologiques plus contraignantes et moralement plus traumatisantes.      

Aux premiers jours, j’étais cantonné avec un camarade dans un cachot hirsute dont une petite fenêtre laissait filtrer la lumière du jour pour être ensuite claustré dans un réduit cellulaire éclairé en permanence par une lampe, à vous faire perdre votre horloge biologique. Ces jours là ressemblent plutôt à aujourd’hui avec la tristesse de ce temps pluvieux et l’incertitude des journées lourdes de confinement pour les uns et de résilience pour d’autres à lutter contre un nouvel ennemi, un intrus si petit, doté d’une arme si fatale à remettre en cause l’ordre vital dans ses structures fondamentales. Le combat d’hier et celui d’aujourd’hui ont quelque chose de semblable tant ils se déroulent à armes inégales et l’intellect s’échine à contrer la puissance de pouvoir par la raison. Si le despotisme récuse dans le premier cas liberté et diversité, un être microscopique défie la substance humaine par l’enrôlement de son essence structurelle dans le second cas ! Mais à la longue, l’humilité et la vérité finissent toujours par triompher de telles épreuves cruelles : c’est là que réside la puissance positive de la nature humaine.

Quarante ans après, voilà une journée où bruine une pluie printanière en continu, comme s’écoule en silence l’âme et le génie de notre langue à travers des milliers d’années. La langue s’épanche et défie la viralité de l’entreprise téméraire d’un ordre humain autocratique qui tentait de détricoter un construit de l’humanité tandis que l’esprit déploie sa sagacité et la quintessence de son savoir pour défier la virulence et l’opiniâtreté d’un être étrange aux limites du minéral et du vivant qui s’emploie à défaire la substance de l’humanité. Complexité humaine et complexité naturelle réinterrogent la vénalité de la coexistence et des équilibres humains et naturels.

En ce vingt avril, bruine la douce et tiède pluie printanière, quarante ans après qu’une violence singulière humaine, une violence d’Etat et de pouvoir, s’est abattue sur les espaces de l’esprit et de la liberté. Porteuse d’espoir et de pureté, bruine la pluie d’avril qui accompagne les voix diaprées de nos mères et grand’mères aux chants enfouis dans les brumes épaisses remontant les versants des collines où se juchent les villages aujourd’hui confinés dans leurs secrets, las d’être perçus comme des verrues rebelles à l’arrogance des ordres établis. Limpides sont ces poésies nées de ces villages qui ont traversé des siècles et ramenées à nous par Mouloud Mammeri en puissant catalyseur au printemps 1980. Bruine la pluie qui caresse en film les tâches de sang indélébiles de l’encrier des jeunes innocents criblés de balles assassines un certain printemps 2001, qui ont eu juste assez de vie pour esquisser d’un doigt haletant au rythme du râle de la mort, le mot liberté et le Z de leur mère-identité en marche, sur le miroir de marbre des murs d’une banque du pouvoir rentier. Parfaite illustration du pacifisme face à l’irrédemption de ce pouvoir à visage inhumain !

Bruine cette pluie à l’eau pure, vertu naturelle qui éloignera la morosité et les sarcasmes de la viralité humaine et calmera les ardeurs de la viralité naturelle, celle de ce nano-organisme, sorti d’on ne sait où, qui s’acharne à détruire indistinctement des vies. Bruine cette pluie qui fera de nouveau éclore, de ces justes polemos, les bourgeons de la vie et de la liberté sur les rameaux du printemps et naîtra l’espoir de voir s’établir de nouveaux équilibres qui auront raison de la violence et de l’irraison des ordres humains pervertis. La nature reprendra sa raison tandis que ce virus ne sera plus qu’un triste épisode de l’histoire de l’Humanité. Bruine cette pluie d’avril qui nous fait remonter dix neuf ans et quarante ans en arrière aux douleurs des printemps féconds de nos jeunesses à tous qui ont permis à notre peuple de renouer aujourd’hui avec ses marques originelles, sa liberté et son sens du refus du joug de l’humiliation et de la servilité.

Iddir Ahmed Zaid, ancien détenu du Printemps berbère

 Tizi Wezzu, le 20 avril 2020.   

vous pourriez aussi aimer Plus d'articles de l'auteur

%d blogueurs aiment cette page :