Ghilas Ainouche à Ameslay : « La caricature est faite pour exagérer »

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Ghilas Ainouche est un jeune caricaturiste et dessinateur de presse qui publie pour le compte du site lavangarde-algerie.com et travaille aussi comme pigiste pour le journal Français Charlie Hebdo et ce depuis 2014.

Dans cet entretien qu’il nous a accordé, il revient sur sa propre conception de la caricature, sur sa façon de vivre sa profession et surtout sur la polémique suscitée ces derniers jours par son dessin en réaction à la caméra cachée misogyne diffusée par Numidia TV.  

 

 

AMESLAY : Où est Ghilas Ainouche en ces temps de confinement ?

G.Ainouche : Comme je respecte le confinement, je me suis décidé volontairement à m’enfermer à la maison depuis plusieurs semaines déjà.

Ameslay : Votre caricature en réaction à l’émission misogyne de NumidiaTV a suscité une levée de boucliers sur les réseaux sociaux. Qu’en est-il exactement ?

G.Ainouche: Honnêtement, c’est un faux débat, une fausse polémique et surtout une grande perte de temps …

Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt. Le thème est clair. J’ai dénoncé une caméra cachée humiliante et une réalité quotidienne que tout le monde a constatée en Algérie. Je l’ai fait à travers un dessin, ni plus ni moins, ce qui est mon boulot de caricaturiste. Ce n’était même pas une prise de position mais c’était une expression artistique. Si à chaque fois, je dois  expliquer un dessin, je ne vais pas m’en sortir car dans ce cas, il faudrait faire suivre chaque dessin d’un communiqué explicatif.

Ils ont oublié la crise économique, la dictature, le pouvoir illégitime, le code de la famille, l’islam politique, le chômage, les détenus politiques, le coronavirus. Le seul problème à leurs yeux, c’est Ghilas AÏNOUCHE … (rire)
Pour l’appréciation du dessin, soit on aime, soit on n’aime pas. Si on aime, c’est tant mieux et si on n’aime pas, ce n’est pas grave, ce n’est qu’un dessin. Il y a lieu d’instaurer un débat civilisé avec des arguments et des critiques constructives mais sans insultes, injures, diffamations ou menaces.

Là, on attaque carrément le dessinateur et on oublie ou on ignore carrément que la caricature est faite pour exagérer. C’est ce qui répond à la définition de la caricature. 
J’ai toujours lutté pour une totale liberté d’expression, une totale laïcité et une totale démocratie …Mais pas pour des trois quarts ! … et cela je vais le continuer jusqu’à mon dernier souffle, je vais continuer à travailler sur cette voie, dessiner librement sur tous les thèmes : politique, sexe, religion, sport, homme-femme, racisme. Chez moi, il n’y aura ni de recul ni de marche arrière. Je ferai mes dessins avec la même liberté de ton, cette liberté pour laquelle j’ai payé le prix fort.

Ces pseudo-militantes du féminisme intégriste et leurs acolytes masculins pensent que c’est en s’attaquant aux hommes qu’ils vont défendre la femme. Le paradoxe est que ces gens qui m’insultent pour un dessin sortent pour manifester en faisant des selfies et en  s’affichant comme opposants et fervents défenseurs des droits de la femme. Ils demandent la démocratie alors qu’ils n’ont rien de démocrates. Ils demandent la liberté mais ils font tout pour nous empêcher d’être libres. C’est vraiment Incompréhensible !

Ils font exactement la même chose que le pouvoir en place : la dictature. Ils ne sont pas prêts à vivre dans une démocratie ! C’est à cause de ce genre d’individus que le pouvoir dictatorial en place dispose encore de beaux jours devant lui. Impossible  qu’il y ait un changement de système en Algérie sans changement des mentalités. Il faut vraiment des années pour y arriver, le mal est très profond.
Les véritables opposants, les vraies féministes convaincues, les journalistes intègres, les sincères démocrates, des politiciens engagés et honnête sont, pour la plus part d’entre eux, dans l’ombre. Ils sont marginalisés, exilés, emprisonnés ou assassinés.

Malheureusement ! C’est pour ça que l’expression qui dit « l’Homme ou la Femme qu’il faut à la place qu’il faut » ne trouve guère sa place en Algérie.

Quand on cède une association, un collectif à des pseudo-militants de ce genre, on peut s’attendre au pire. Le résultat est des plus clairs !

Les vraies féministes algériennes et même à l’échelle planétaire ne partagent rien avec ces pseudo-militantes. Elles m’ont toutes soutenu via les réseaux sociaux et par messagerie privée. Elles ont le sens de l’humour. Elles maitrisent la notion de la caricature et la lecture au second degré !

Comme vous le constatez, le moment est bien choisi. A l’heure du coronavirus, du confinement et de la suspension du Hirak. Voila une occasion en or pour le pouvoir algérien qui a bien profité pour emprisonner certains  opposants, blogueurs, journalistes et militants.

Comme par hasard, y a deux semaines, les mouches électroniques et les intégristes islamistes ont lancé des appels sur les réseaux sociaux pour mon arrestation. Une pétition a même circulé demandant mon emprisonnement pour blasphème. Elle a été retirée par la suite.

Et cette semaine, c’est autour de quelques pseudos militantes et leurs acolytes hommes qui ont mis deux pétitions appelant à me condamner en Algérie.

Vous imaginez, deux pétitions contre un dessinateur de presse qui a failli perdre sa vie durant l’attentat terroriste de Charlie hebdo et qui a été tabassé et licencié pour ses dessins.

Je publie mes dessins gratuitement et sans aucun salaire, depuis des années maintenant. Moi qui n’arrête pas de me battre, quotidiennement,  pour ma propre survie d’abord, pour les droits de la femme, de l’homme, des opprimés, contre le régime dictatorial en place et pour la liberté d’expression ! Se sont-ils trompés de cible et d’ennemi à ce point ?

Pourquoi pas avant, alors que j’ai fait des dizaines, voire des centaines, de dessins de ce genre. Aucune et aucun n’en a parlé ? Pourquoi avoir choisi exactement ce moment ?

J’ai fait des dizaines de dessins pour défendre la femme. Pour ceux qui me connaissent et suivent mon travail, ils savent que je ne suis ni macho, ni misogyne, ni sexiste, ni raciste. Mais ces pseudo-militants, qui ignorent tout de moi, disent que je le suis ! Ça me fait beaucoup plus rire qu’autre chose. On dirait qu’ils me connaissent mieux que moi-même et mes fans. Il semblerait qu’ils lisent même dans mes pensées.

Ils veulent salir mon image coûte que coûte. Ce n’est ni le féminisme ni une quelconque idéologie qui les animent.

C’est pour cette raison que j’ai écrit « coup de gueule », non pas pour répondre à ces gamines et leurs acolytes masculins mais pour répondre à ceux qui les ont actionnés et qui leur désignent la cible.

Ils leurs dictent quoi écrire pour satisfaire des agendas politiques.

Après les intégristes islamistes et les mouches électroniques, maintenant ce sont les faux féministes qui appellent à mon emprisonnement. 

En deux semaines trois pétitions ! Qui est derrière tout ça ?

Ce n’est pas en emprisonnant un dessinateur libre que vous allez régler les problèmes de la femme, de l’homme, de la Kabylie, de l’Algérie et de l’humanité ? Une véritable aberration !

Je me pose parfois des questions pour savoir qui est derrière mon agression, qui est derrière mon licenciement et qui est derrières ces fausses polémiques. Mais je n’ai pas peur. D’ailleurs je n’ai jamais eu peur. Convaincu que je lutte pour des causes justes, rien ne pourra me décourager.

Je suis amazigh, je suis un homme libre. Cette polémique n’est pour moi qu’une nouvelle expérience, c’est tout !

Ameslay : Vos caricatures reflètent toujours vos opinions ou bien elles traitent des phénomènes sociaux sans pour autant être obligatoirement votre propre conviction?

G.Ainouche : Je dessine ce qui m’indigne. Je mets en scène ce que je ressens, ce que je vois et j’entends. Je le fait avec humour et amour mais jamais avec haine, c’est très important ! C’est comme une blague qui se raconte parfois pour détendre l’atmosphère. Je ne calcule rien avant de faire un dessin. Je donne libre court à mon imagination. Je fais mon dessin naturellement selon l’actualité et l’inspiration.

Une fois fini, je passe à autre chose. Ces polémiques me poussent à faire du recul alors que j’ai horreur d’expliquer un dessin ou de le justifier.

Ameslay : Quelle est votre position concernant l’égalité femmes/ hommes?

G.Ainouche : Dans ma vie de tous les jours, je n’ai jamais pensé prendre position. C’est fait naturellement. L’égalité des sexes est dans l’ordre des choses dans ma famille.

Je vis dans une famille libre et ouverte d’esprit. J’ai fait du théâtre, dans mon enfance, avec ma sœur Dihya et c’était mon père qui écrivait les textes. Mes sœurs sont libres, ma mère était libre de son vivant, mon père est libre et moi, je ne peux qu’être libre. Chacun de nous fait ce qu’il veut, quand il veut et où il veut. Et tout ça est bien entendu dans le respect de notre entourage et de toutes les règles que tout le monde doit observer pour réussir le vivre ensemble.

Il y’a une véritable ouverture d’esprit dans ma famille. Quand je fais par exemple un dessin sur le sexe, tout le monde le voit mais personne ne me dit pourquoi tu l’as fait ou tu exagères. Tout le monde respecte ce que je fais et m’encourage sans rentrer dans les détails. De ma part, je respecte aussi ce qu’ils font et je les encourage du mieux que je peux sans me poser trop de questions. Il y’ a de la pudeur et certaines limites au sein du cercle familial malgré l’ouverture d’esprit. On fait bien la différence entre un dessin humoristique et la vie privée.

Pour moi, c’est tellement naturel, je n’ai jamais fait de différence entre moi et mes sœurs ni dans l’héritage ni dans n’importe quel autre domaine. On est égaux.

Je ne m’occupe pas des futilités. Sauf quand je vois qu’il y a une atteinte à la dignité d’une femme ou d’un homme, je me range de son côté pour la ou le défendre au mieux. Plus particulièrement, avec mon crayon.

Ameslay : Dites aux femmes un mot qui vient directement de votre cœur.

G.Ainouche : Je vous aime toutes ! Je continuerai à vous défendre jusqu’à mon dernier souffle … Mais à ma manière (rire)

Entretien réalisé par Moussa Nait Amara

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