Hommage à Idir : Un intellectuel collectif est parti !

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Affligeante nouvelle dans cette atmosphère déjà singulière et triste où l’humanité a perdu son sens et ses repères en raison d’un satané virus qui empêche pratiquement toute mobilité. Triste nouvelle en cette nuit du samedi qui a bouleversé tous ses fans et ils sont très nombreux et partout. Il ne viendra jamais à l’esprit de quiconque d’admettre qu’il ne reverra plus ce visage souriant et aimable si ce n’est sur les photos et les écrans ou encore de lui rendre un hommage digne de sa valeur humaine et de son œuvre. Idir, l’homme symbole de la culture et de la chanson berbères s’est éteint loin de sa Kabylie natale, loin de son pays sans avoir eu d’occasion de venir chanter l’espoir et la liberté après avoir été ému par la révolution de son peuple, comme il l’avait souhaité.

En sa perte, c’est une cheville de la kabylité et de la berbérité assumées que nous perdons. Avec d’autres figures de sa génération et leurs voix porteuses, il a su édifier l’expression d’une réponse forte et intelligente au carcan de l’impossibilité d’être soi-même dans lequel voulait nous assigner la férocité d’une idéologie sournoise qui ne recule devant rien. De l’inertie du minéral, le géologue est allé à la finesse de l’acoustique des cordes et des sonorités, plus sensibles aux réalités et valeurs humaines, pour braver l’interdit et montrer au visage des négateurs la vivacité et la pérennité d’une culture qui nourrissait l’âme de nos contrées depuis des millénaires et qu’il était inconcevable de remiser au ghetto et à l’oubli.

La limpidité de sa musique et de son chant renvoie aux moments forts de notre longue histoire qui ont formalisé l’esprit de la berbérité d’abord et la singularité de la kabylité ensuite dont il ne souffrait d’aucun complexe à les inscrire dans le champ de l’universalité tout en assumant son algérianité dans sa diversité et son engagement au côté des minorités opprimées. Ecouter Idir exécuter ses airs, c’est entendre resurgir l’époque d’un Cheikh Mohand dont les sizains remarquables l’ont certainement caressé et bercé à la voix de sa mère, souvenirs d’antan faits de révoltes sanglantes, de disettes et d’épidémies qui défiaient la résilience de notre société sous l’emprise d’une colonisation aveugle. Ses chants exhument la solidité du lien social et l’esprit de communion qui tissaient la force de la kabylité, en qui nous avions trouvé appui dans le cours de l’histoire contemporaine pour affirmer l’existence et le bien fondé de notre culture irréfragable, même si parfois cette puissance sociétale nous fait défaut aujourd’hui, contrariée par une forme de solidarité institutionnelle.

A la fois proche et loin de son berceau natal, Idir a vite saisi qu’il n’y avait d’autre alternative viable que de parler de nous haut et fort, là où tolérance et libertés sont acceptées. Se faire écouter des autres donnait plus de marque aux siens, de sens à leur combat et à leur culture. Ainsi s’exprimait sa volonté d’être parmi les autres et de partager les cultures des autres. Et il a bien réussi avec l’esprit de mutualisation des forces culturelles multiples. La dernière fois qu’il était revenu chez les siens, chanter avec eux au collège Larbi Mezani, à Aït Yanni, son visage rayonnait le sentiment de satisfaction, du devoir accompli et d’un objectif atteint, c’était un vendredi 06 novembre 2015 où nous avions conféré à ses côtés. C’est de ce même lieu d’ailleurs et sur la même estrade de fortune et tard dans la nuit qu’on avait partagé une autre conférence pour vivre ensuite sa longue période d’absence forcée, en ces débuts d’une atroce période de terreur. C’était en 1991. Il paraissait inquiet mais déterminé, gardant l’espoir que la liberté et la vérité finiront par triompher du diktat et des monstres fauchant indistinctement vie et intelligence, ces ennemis de la lumière.

Durant cette longue absence, le chanteur s’investit à découvrir une communauté kabyle  établie depuis le début du 20ème siècle à souffrir pour prêter subsistance aux familles restées au pays. Il a assuré ce précieux lien de proximité entre le pays et les enfants de cette diaspora, ne serait-ce qu’à travers des attaches culturelles. Il était devenu une sorte de guide et de passeur entre générations qui se sont retrouvées là-bas pour des raisons historiques et de besoins vitaux. Il a réussi ainsi à entretenir la flamme de la kabylité et de la berbérité dans le conscient des jeunes générations qui ont hérité malgré eux de cet exil parental.

En sus de ce rôle de passeur, il a été un promoteur inconditionnel du berbère et de la culture kabyle en brisant les barrières de la ghettoïsation et en leur ouvrant les portes de l’universalité. Son souci majeur était d’élever le berbère sur les marches des langues et des cultures du monde en amenant des noms connus de la chanson de la scène internationale à partager avec lui ses productions, les gratifiant d’une instrumentation et de rythmes à leur convenance sur fond typiquement berbère. Dès lors, il était devenu cet homme aux concepts universalisant tout en gardant la touche berbère au travers d’un air, d’une musique ou d’une poésie sagace, même traduite dans une langue tierce. Il essayait toujours d’insuffler de la cohérence à sa culture dans toutes ses expressions et à sa revendication, pour les rendre crédibles et stimuler la sensibilité de ceux qui l’écoutent. Il dépassionne les questions et les objets passionnels en les extrayant du champ des oppositions stériles et stérilisantes pour les offrir à la sympathie et au partage bénéfique. Il s’adonnait ainsi à cette fine pédagogie.

Après ce long exil de plus de trente années, c’est comme si, face aux incertitudes répétitives, son sort se jouait à travers ce triste et ancien hymne à l’émigration tel ce kabyle se rendant vers l’inconnu vendre sa force, sans être certain de son destin et du retour, demande l’indulgence aux siens : « ma yella wanda i γ-teccur, ssmah’ deg wulawen », si jamais le terme nous atteint quelque part, implorons le pardon. Ces formules de sagesse jalonnent nombre de ses chansons qui émargent ainsi à la profondeur des poésies et airs du terroir, de la culture vécue et de l’expérience collective. Nourrie aux vertus et productions sociétales berbères, sa trempe a façonné ses qualités remarquables d’un homme d’exception, parti aujourd’hui avec la certitude chevillée que son peuple triomphera.

Parti le poète, parti le chanteur modeste, parti l’intellectuel collectif et le militant discret au franc parler quand il s’agit de défendre des principes intangibles. Partie cette voix chaude et sincère du maître qui diffuse dans notre être profond le vibrant et constant hommage qu’il n’a cessé de rendre à l’instinct de vivre sa kabylité forgée à la rusticité et la praxis des aïeux à travers le Verbe et les fils d’argent. Mais son esprit continuera d’habiter les sonorités que l’habileté et la magie de ses doigts n’ont cessé d’égrener depuis l’exceptionnel Baba inu ba. Le grand aède et magicien des notes dormira à jamais du sommeil des justes, loin des dalles de schiste qui couvrent ses ancêtres et des oliviers noueux qui racontent leur histoire mais proche à jamais de ce legs culturel dont il a fait une passion et une raison d’être.

Tizi Wezzu, le 03 mai 2020.

Iddir AHMED ZAID, Université Mouloud Mammeri

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