Hommage à Lounès MATOUB : Une voix qui tonne le peuple !

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Jeudi, et le cinquième jour de l’été 1998 en début d’après-midi, exactement comme ce jeudi, cinquième jour de l’été 2020, l’atroce nouvelle fuse sur les ondes radio telle une foudre assassine, nous crève les tympans à ne plus y croire et nous assomme laconiquement comme la chaleur qui régnait ce jour là : le grand chanteur Matoub Lounès a été assassiné près de Tizi Ouzou. Ce verbe conjugué au passé était presque devenu un commun, une routine de tous les jours que Dieu fait depuis que la bête immonde s’était déchaînée voilà près de sept ans déjà. On assassinait tous les jours sans distinction et sans motif : les enfants, les jeunes, les adolescents, les adultes, les plus âgés, les hommes, les femmes, les intellectuels, les ignorants, les bergers, les civils et les militaires.

Dans cette Algérie meurtrie plombée par la peur, c’était devenue comme une fatalité. Lui, le poète, transi par l’extrême sensibilité, assénait pourtant son combat au quotidien, à faire résonner son verbe à la fulgurance d’une lame d’acier acérée, accompagné de sonorités hallucinantes, imperturbable tant il était sûr de la justesse de son combat. La force de son verbe était au fait de son apogée en cette période là, sa dernière production un condensé de signes prémonitoires du dangereux syndrome de la décadence et de l’humiliation qui s’installa durant les deux décennies qui suivirent sa disparition. Du verbe cru, mêlé au spleen de sa souffrance intérieure de voir ce merveilleux pays, une œuvre historique arrachée par des jeunes de son âge de l’emprise coloniale tout aussi meurtrière, continuer à être pillée et assassinée par la bêtise humaine, les dogmes, la soif du pouvoir et l’instinct de réprimer les voix de ses semblables. Ces voix qui criaient leur amour pour la liberté, pour cette terre et, par dessus tout, le désir de vivre en paix. Il chantait l’amour trahi, l’histoire détournée, l’indépendance confisquée, la liberté entravée, sa langue et sa culture mises sous camisole forcée, la haine des hommes de valeurs et de l’intelligence, sa patrie meurtrie et le futur incertain des générations trahies par une destruction programmée de la société et du pays. Avec un regard rétrospectif, un repli de 22 ans, on aura compris que Lounès Matoub n’était pas seulement un aède, un chanteur, mais un homme avisé qui voyait loin et propageait ce désir et cet espoir de voir les germes de la liberté et de la démocratie éclore dans les esprits au pays des hommes libres. Naturellement habité par cet esprit d’opposé à la domination et à l’humiliation, il se savait exposer au risque.

On peut dire sans se tromper que Lounès Matoub a été victime d’avoir été visionnaire, proche de la source de la vérité qui finira tôt ou tard par éclater et éclabousser certainement ses contradicteurs, il rêvait de voir arriver le jour de la victoire du peuple et la consécration de la langue et la culture berbères dans leur pays. Ayant subi lui-même dans sa propre chair les meurtrissures, la douleur et l’offense vécues par les militants de cette noble cause, il ne doutait pas du triomphe de la vérité historique tout en ne cessant de dénoncer les abus de pouvoir et la servilité d’un verbe qui lacère parce qu’il est vérité, et la vérité reste une totalité indissociable. Il la clamait tout le temps jusqu’à être emporté par la lâcheté et l’irraison humaine ! De ses textes résonnaient les précurseurs de cette violence sordide qui a déchiqueté l’innocence, l’intelligence et rétrogradé notre société des décennies en arrière, désaxée par la vague d’un obscurantisme aveugle. D’aucuns ont compris, mais d’autres n’ont pas saisi le sens de ce combat et continuent dans la voie étroite que l’on sait pourtant obstruée parce qu’elle ignore les libertés fondamentales, la souveraineté du peuple et son droit fondamental à décider de son avenir. Cette voie qui a peur du sacre de la démocratie, ce mot de plus en plus rare dans les discours officiels parce qu’il est l’antithèse des extrémismes et de toutes ces inventions de la domination qui nient jusqu’au fait d’exister en tant que nous-mêmes et d’être issus de la lignée des hommes libres et d’être éclairés de cette lumière de Ziri qui a légué sa clarté aux noms de notre capitale et au pays entier. Lorsqu’on aura saisi l’importance de la profondeur de notre histoire et de sa continuité depuis ses racines, nous aurons trouvé la voie qui mène et recouvré la voix du peuple qui sourd de sa grandeur et on aura compris le sens du message de Lounès Matoub, un homme de conviction, déterminé et fort de ses certitudes que son combat finira par aboutir.

Il répondait à la violence idéologique et à la violence assassine par la virulence du verbe. Un verbe incisif, ce complexe poétique conjugué à une musicalité des plus percutantes, qui ne laissait nulle place à l’indifférence, au doute et à l’ambiguïté. On dit chez nous « awal ma wezzil yefra, ma γezzif ad d yawi kra » le dit quand il est bref, il est concision, quand il est long, il est déviance … Lui, il mettait la mesure dans son verbe, juste ce qu’il faut pour nommer l’innommable et crier la vérité. Ceci étant, son œuvre s’abreuve de la réalité sociétale et transcende les ordres, les interdits et les restrictions comme elle transcende les strates de la tradition orale dont elle puise et qui en nourrit sa pertinence pour exprimer les préoccupations du moment et les projections à venir. Il va dans l’esprit des visionnaires qui à défaut de prédire l’avenir, expriment par la force et la subtilité de leur verbe et de leur pensée, de quoi il en sera fait. Ce n’est pas par hasard, lui qui roula son enfance dans la poussière de cette terre qui lui colle au point de devenir sentiment à jamais pour dire la force d’être un homme et élaborer sa propre singularité : celle d’être l’enfant et l’homme des autres.

Avide de liberté, vif dans sa prise de conscience, abreuvé très tôt aux énigmatiques tifinaghs millénaires, à la sève séculaire de son identité berbère, et à la magie du verbe des grands chantres de sa Kabylie natale, accroché à cette montagne qui a forgé son caractère incisif, il devint vite la voix qui produit en continu un contre-discours élaboré, qui ose déblatérer, sans gêne aucune, contre la politique de l’oppression, l’arbitraire et les dénis multiples. Une voie si puissante qu’il était très difficile de l’étouffer, même avec les moyens les plus amènes. Une voie singulière défiant censure et interdiction dont l’énergie fédérait et offrait un abri sécurisant à ceux qui ne pouvaient exprimer ce que sa muse lui disait … Si bien qu’il devint très tôt un propagateur et un catalyseur de la revendication identitaire, une voix exceptionnelle qui tonne le peuple dans son âme meurtrie, à la recherche de la liberté. Mais l’idéal de la liberté et de la dignité humaine et leur champ sont pavés de sacrifices et de privations. La liberté, comme l’exprime une sagesse inca, n’est pas une grâce que l’on reçoit ni un droit que l’on conquiert. La liberté est un état d’esprit. Quand on a créé quelque chose, alors on est libre même si l’on est privé de liberté. Les fers et les prisons n’empêchent pas qu’un homme soit libre, au contraire : ils font qu’il l’est davantage au plus profond de son être. La liberté de l’homme n’est pas comme la liberté des oiseaux. La liberté des oiseaux se satisfait du va-et-vient sur une branche ; la liberté de l’homme s’accomplit dans sa conscience. Fort de son audace, Lounès Matoub s’est saisi tôt de ce précepte, a vite opéré son choix pour la liberté de l’homme et s’est mis à créer pour être libre, libérer son esprit et laisser la liberté s’accomplir dans sa conscience. La liberté des oiseaux, il ne pouvait point s’en accommoder. Il a même été plus loin pour adopter dans son fonctionnement militant le principe incarné par ces vers d’un grand poète : yif-it ad mmteγ d azwaw, ad idireγ d h’lima, mieux vaut mourir en homme digne, qu’être servile ! Ce choix inaltérable sera la signature d’une détermination et d’un engagement sans faille dans la voie de son combat multiple.

Cet homme au construit politique bien établi, foncièrement opposé à l’orthodoxie systémique et surtout aux dépositaires du génome identitaire national et des dogmes, dérange évidemment par l’ampleur de ses idées et de son combat remarquable et soutenu. Il sera persécuté constamment jusqu’à en faire les frais dans sa liberté, ses mouvements, son corps, son sang puis sa vie par ce lugubre jour du 25 juin 1998 qui allait rendre orphelins ses innombrables admirateurs, ses fans et l’énorme masse de militants de la cause berbère, de la liberté et de la démocratie.

Le grand aède est parti depuis 22 ans, mais sa voix tonne toujours et partout depuis la plus haute cime des montagnes de fer. Voix qui rime, rythme, berce et éveille à la fois de ses tonalités mélancoliques et joyeuses qui clament ce que nous fûmes, ce que nous sommes et les espoirs de ce nous serons ! Voix éteinte, mais muse toujours en alerte pour atténuer la peur des uns et aiguiser davantage le courage des continuateurs du combat du grand homme qu’il fût, si utile en ces moments incertains, car aujourd’hui son peuple a plus que jamais entendu et incarné sa voix.

Iddir AHMED ZAID, Université Mouloud Mammeri

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