De la laïcité

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J’ai attentivement suivi, tout récemment sur facebook, un échange épique entre deux de mes amis, qui se reconnaîtront et que je salue au passage pour leurs convictions et leur sens poussé du dialogue. La discussion portait sur la meilleure formule politique possible susceptible de sortir le pays de son marasme multiforme actuel.

Pendant que l’un soutenait que seule la laïcité permettrait de projeter l’Algérie dans la modernité et le développement, l’autre rétorquait que l’ultra-libéralisme à travers sa liberté d’entreprendre est le moyen le plus sûr pour aller de l’avant et sauver le pays, loin de toute restriction, y compris politique. Les deux avançaient des arguments frappés au coin du bon sens qui, malgré leur pertinence, ne pouvaient cependant déboucher que sur un débat conjectural parce que, quelque peu, biaisé épistémologiquement à la base.

En effet, ils discutaient de la laïcité comme s’il s’agissait d’un système politique qui se suffirait à lui-même; ce qui est loin d’être le cas ! Bien que plusieurs philosophes et penseurs, dont des musulmans, ont travaillé à cette idée de l’antiquité aux temps modernes, la laïcité reste une notion en même temps qu’une exception bien françaises dont l’origine peut être recherchée, en remontant le temps loin dans l’Histoire, dans la situation particulière de la France, fille aînée de l’église, vis-à-vis du catholicisme et de la papauté. A travers le baptême de Clovis, au Ve siècle de notre ère, les Francs ont été considérés comme le premier peuple barbare à avoir embrassé massivement le christianisme et la France, donc, le premier pays chrétien.
La littérature ésotérique, dont Dan Brown a fait les sources de son Da Vinci Code, va même jusqu’à prêter aux rois mérovingiens une ascendance christique. Le tout fait que la France a gardé un lien particulier avec l’église qui n’a commencé à être contesté qu’avec la révolution de 1789 qui s’est employée, une première fois, à le rompre sans grand succès, le régime concordataire de 1801 ayant quasiment rétabli le statu quo ante entre la France et le Vatican.
Il aura fallu attendre que les exécrables relations diplomatiques entre les deux parties, puis leur rupture en 1904, finissent par provoquer – en fait elles n’ont fait qu’accélérer – la décision de séparer l’église de l’Etat consacrée par la loi de 1905 venue casser définitivement cet enchevêtrement ancestral en vue de libérer le champ politique de toute influence ecclésiastique traditionnellement fortement prégnante.

Entrée en vigueur le 1er Janvier 1906, cette loi stipule dans son article 1er que la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes. Elle précise en son article 2 qu’elle  » ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Voilà qui est dit ! C’est à partir de ce texte qu’ont été élaborées diverses définitions de la laïcité.

Pendant que le Larousse la regarde comme une « Conception et organisation de la société fondée sur la séparation de l’Église et de l’État et qui exclut les Églises de l’exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l’organisation de l’enseignement, » le Petit Robert y voit le «principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir civil ». Autrement dit, pour reprendre la bible, il faut  » Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Cette phrase, attribuée à Jésus qui répondait aux Pharisiens sur la question du paiement de l’impôt aux Romains, est perçue par beaucoup de chrétiens lettrés comme exprimant les prémices de la laïcité.

Plus prosaïquement, la laïcité est une sorte de surcouche logicielle à la liberté d’expression qui en serait le programme d’exploitation. Elle a surtout pour but de donner plus de cohérence à la position de l’autorité publique vis-à-vis de la religion dans un pays qui garantit la liberté d’expression. Pour que l’Etat reste impartial, il doit se délester de la gestion des cultes, puisque l’un des fondements de la liberté d’expression est également la liberté d’exprimer ses croyances.
Le premier amendement de la constitution américaine garantit aux citoyens leur liberté d’expression qui consiste non seulement en la liberté de chacun d’exprimer sa pensée, ses idées, ses croyances, mais aussi en le droit de la presse d’informer et de distribuer de telles pensées sans restriction de la part des autorités.

Plusieurs acceptions de la laïcité se rencontrent à travers le monde dans les textes fondamentaux de pays essentiellement démocratiques. Leur contenu varie mais toutes ont tendance à ériger une barrière infranchissable entre la religion et l’Etat. Les citoyens sont traités sur un pied d’égalité quelles que soient leurs croyances et opinions !

La laïcité est donc un corollaire de la liberté d’expression et un non-sens sans cette dernière ! Les anciens pays communistes étaient de facto laïcs puisque politiquement athées, mais ils n’avaient pas besoin de l’être en raison de l’absence de toute liberté d’expression et a fortiori religieuse !

A l’inverse, les pays théocratiques, comme l’Arabie saoudite ou l’Iran, ont une sacro-sainte peur de la liberté d’expression qu’ils répriment avec férocité de peur qu’elle ne débouche sur une remise en cause de l’unanimisme religieux qui fonde leur règne absolu sur des peuples nourris intellectuellement et moralement à la seule mamelle du dogme sacré.

L’Algérie est un pays virtuellement démocratique où les libertés d’expression et de culte sont gravées dans le marbre – très friable – de la constitution. Mais elle réprime violemment les deux : la première pour la menace qu’elle fait peser sur l’autoritarisme et la longévité du pouvoir désireux de s’incruster et la deuxième pour donner des gages et garantir la fidélité des islamistes dont on a fait la seconde mâchoire de l’étau qui enserre impitoyablement le pays.

En conclusion, loin d’être un système politique en quelque façon que ce soit, ni même une notion indépendante, la laïcité a pour objectif de poser, simplement et clairement, le principe de la séparation de la religion (plus spécifiquement de l’Eglise) de l’Etat dans une démocratie authentique. Séparer le religieux du politique. Elle est la fille adoptive de la liberté d’expression sans laquelle elle n’existerait pas.

Pour trancher dans le débat entre mes deux amis, je dirais que la laïcité, à elle seule, ne peut faire sens ni constituer intrinsèquement une solution pour un Etat qui cherche à se moderniser. Par contre, lorsqu’elle est adoptée dans un système démocratique, elle augmente de beaucoup la portée effective de ce dernier en faisant de l’Etat l’arbitre impartial de toutes les libertés individuelles, sans exception, et leur garant intransigeant.

En gros, la laïcité est un parachèvement de la liberté d’expression qui est, à son tour, le signe vital de la démocratie. Associées, elles procurent la sécurité juridique et politique nécessaires à la stabilité des Etats.

Il est vrai qu’on peut imaginer une démocratie sans laïcité si, malgré tout, la liberté du culte y est garantie. Sauf que cela restera flou et précaire, les institutions pouvant user de favoritisme envers le culte reconnu par l’Etat. La Turquie, par exemple, pourtant officiellement laïque, étouffe d’une main de fer l’islam alévi dont se réclament près de 20 % de sa population. De même, l’ultra-libéralisme évoqué par le second protagoniste ne garantit que la liberté d’entreprise et rien d’autre.

En dehors du communisme qui est conceptuellement son ennemi juré, il peut être encadré par n’importe quel autre système politique. Ce qui peut, entre autres, cacher des drames politiques et humains atroces puisque beaucoup de dictatures sont ultra-libérales à commencer par l’Arabie saoudite et les pays du golfe !L’exemple du journaliste Jamal Kashooggi, débité à la scie dans un consulat saoudien de Turquie sur un ordre royal, illustre, si besoin est, ce qu’une dictature, ultra-libérale ou pas, peut faire lorsqu’une liberté d’opinion la menace dans son existence !

Mohand-Ouïdir Boumertit

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