Le pouvoir rend-il malade ?

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La psychologie pourrait-elle par son corpus théorique, apporter des réponses au rapport entre l’Homme et le pouvoir ? Evidemment, oui ! La psychologie ne fait pas que soigner, mais s’intéresse aussi à beaucoup de domaines, dont la psychologie politique. J’ai écrit cet article suite à un échange d’idées avec un ami sur la situation politique et économique de notre pays, l’Algérie.

La psychologie (du grec psukhê, âme, et logos, parole, discours), est l’étude des faits psychiques, des comportements et des processus mentaux chez l’Homme. La psychologie politique fait partie du champ de la  psychologie appliquée. Son but est d’étudier la compréhension du comportement politique (de la part des acteurs politiques et des électeurs) à travers l’application des concepts et des théories psychologiques. Elle a fait son apparition au dix-neuvième siècle avec Gustave le Bon, puis s’est largement développée pendant les deux grandes guerres avec ses recherches sur la personnalité dictateurs, le racisme et l’extermination de masse.

La maladie du pouvoir existe-t-elle ? Dans cette article, j’essaierai d’approcher la question du pouvoir politique du point de vue psychologique et aussi décortiquer  la célèbre phrase de l’ancien président Français François Mitterrand qui a confié un jour à l’un de ses proches la formule suivante :

Le pouvoir est une drogue qui rend fou quiconque y goûte”.

En regardant dans histoire, les exemples ne manquent pas. Combien de Rois, de Sultans, de Califes ou de Raïs ont gouverné leur pays ou leurs sujets avec beaucoup de brutalité et de violence ?  La tentation du pouvoir n’est pas récente, elle est ancienne et on peut même dire  qu’elle est inhérente à la nature humaine. On pourrait la qualifier de défaut ou de péché originel.

Rares sont les exemples de  Rois, chefs d’Etats, présidents d’organisations internationales, etc. qui ont été justes au point de prioriser les intérêts communs sur leurs intérêts personnels.

De mon point de vue, La maladie du pouvoir existe bel est bien.

  • Découvrons ensemble le syndrome d’Hubris.

Les philosophes et auteurs de théâtre grecs parlaient déjà d’« hubris » ou « hybris » lorsqu’un héros, tout excité par ses réussites personnelles, se permet de raconter de grandes épopées, où le succès lui monte à la tête au point de se hisser au rang des dieux ; il est alors impitoyablement remis à sa place par Némésis, la déesse de la vengeance. Souvent, les conséquences de cette arrogance étaient funestes. L’hybris, ou hubris, se traduit souvent par « démesure ». C’est un sentiment violent inspiré des passions, particulièrement de l’orgueil. Les Grecs lui opposaient la tempérance et la modération. Dans la Grèce antique, l’hybris était considérée comme un crime, il constitue la faute fondamentale dans cette civilisation. (Douglas MacDowell, « Hybris in Athens », dans Greece and Rome no 23 (1976), p. 14-31.)

En Français, l’équivalent de ce concept serait « orgueil démesuré ». Mais le champ sémantique du terme grec est beaucoup plus large : il associe narcissisme, arrogance, prétention, égotisme, voire manipulation, mensonge et mépris. Comme le narcissisme, l’hubris  se caractérise aussi par un  repli sur soi, un amour exagéré de soi et de déni des autres personnes. 

La psychologie s’est emparée de ce terme. On parle donc de « syndrome d’hubris » lorsqu’une personne fait preuve de : « narcissisme, d’arrogance, de prétention, d’égotisme, voire de manipulation, de mensonge et de mépris.  Le terme renvoie également à un sentiment d’invulnérabilité, d’invincibilité et de toute-puissance, en réaction à son pouvoirPire, son pouvoir lui confère un sentiment d’invulnérabilité et de toute-puissance » rajoute Dieguez Sebastian. (2009).

Au XVIIe siècle (1670), Blaise Pascal dans son œuvre monumentale « Les Trois discours sur la condition des grands » où il a développé tout un discours éducatif au futur duc de Chevreuse. Vers 1660, Charles-Honoré d’Albert,  réfléchissait déjà à l’utilité cruciale d’éduquer les Puissants à leur propre condition d’êtres humains normaux et mortels et que leur détention du pouvoir tenait avant tout du hasard. « Surtout ne vous méconnaissez pas vous-mêmes en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres […] Car tous les emportements, toute la violence, et toute la vanité des Grands vient de ce qu’ils ne connaissent point ce qu’ils sont. ».

«Tout pouvoir est une conspiration permanente», a dit Honoré de Balzac, en parlant de Catherine de Médicis. «Tout pouvoir sans contrôle rend fou»,

a écrit le philosophe Alain dans son essai «Politique».

David Owen, ancien ministre des Affaires étrangères britannique et médecin, a mis en avant ce syndrome qui toucherait les dirigeants dans deux ouvrages à la fin des années 2000 : The Hubris Syndrome: Bush, Blair and the Intoxication of Power (2012), qui revient sur les agissements de  Georges W. Bush et Tony Blair pendant la guerre en Irak, et In Sickness and in Power, dans lequel il liste les chefs d’Etat qui auraient été touchés par cette «maladie».

Le même auteur, en 2008, dans son livre In Sickness and in Power ( De la maladie et du pouvoir) examine le rôle de la maladie dans les prises de décision des chefs d’État durant les 100 dernières années. Cette recherche n’est pas nouvelle, puisque Pierre Accoce et Pierre Rentchnick, ont déjà publié une recherche en 1976 dont le titre a beaucoup résonné dans les oreilles des politiciens : Ces Malades qui nous gouvernent. Ces deux chercheurs avaient relancé le débat classique sur le secret médical chez les hommes de pouvoir ; ils ont confirmé après une longue recherche sur les grands dirigeants que ces malades  ne sont pas des malades comme les autres. Leurs entretiens avec le professeur Jean Bernard l’atteste, voici quelques extraits :

“ … On pourrait démontrer, statistiquement, que les chefs d’Etat ont une durée de vie plus courte que l’ouvrier du coin souffrant de la même maladie…. Lorsque j’ai soigné des hommes politiques de haut rang, j’ai souvent été surpris de la crédulité que manifestaient ces dirigeants vis-à-vis des médecines parallèles…. Il faut tenir compte de la mentalité très particulière de ces malades qui nous gouvernent et qui refusent d’une part, de considérer leur état de santé comme incompatible avec la direction d’un pays ou d’une armée, et d’autre part, d’admettre que les conséquences de leur maladie peuvent être graves pour leurs concitoyens… ”. Selon D. Owen, les chefs d’État tiennent entre leurs mains le destin des peuples et, de ce fait, leurs décisions doivent se fonder sur un sens du jugement solide et réaliste. Mais il va plus loin, et propose tout à fait sérieusement au lecteur et à la communauté scientifique de considérer l’idée d’une nouvelle entité clinique dont seraient victimes certains dirigeants précisément du fait qu’ils détiennent le pouvoir. Dieguez. Sebastian. (2009). 

2-La naissance d’une nouvelle maladie ?

La caractéristique principale de l’hubris est qu’il est visible de tous, sauf du principal intéressé et de ses fidèles. En transposant cette caractéristique sur le domaine politique en Algérie ou dans d’autres pays, surtout africains ou arabes, on voit rapidement se profiler beaucoup de candidats à ce syndrome d’hubris. Les recherches de  D. Owen se sont focalisées surtout sur l’analyse des chefs d’État britanniques et américains  que l’on peut cependant généraliser à l’ensemble des dirigeants politiques ou économiques du monde

David Owen  ou David Anthony Llewellyn Owen, baron Owen, (1938-2019). Est une grande personnalité politique britannique. Très jeune, il intègre le Parlement, pour devenir  ministre des Affaires étrangères britannique. Il fonda le Social Democratic Party. Il était aussi Conseiller, membre de la Chambre des lords, chancelier de l’Université de Liverpool. Il considère que le pouvoir n’est pas un problème en tant que tel, mais plutôt ses effets sur ceux qui le détiennent. Sa longue expérience en politique et sa notoriété  en médecine scientifique lui confèrent une certaine légitimité et notoriété.  

« L’ivresse du pouvoir exerce une emprise indéniable, autant sur ceux qui le subissent que sur ceux qui l’exercent. »

3-C’est quoi le syndrome d’hubris ou d’hybris ?

De quoi s’agit-il exactement ? En tant que « syndrome », l’hubris se compose des différents symptômes (ou signes) suivants.

  1. Owen a recensé 14 symptômes de ce qu’il nomme syndrome d’hubris. Pour être diagnostiqué en tant que malade de ce syndrome, il faut présenter au minimum 03 symptômes des 14. Certains sont propres au syndrome d’hubris, d’autres sont communs avec d’autres personnalités comme la personnalité narcissique, la personnalité antisociale ou même la personnalité histrionique (Des personnalités qui figurent dans le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux DSM-IV).
  • 1 Inclination narcissique à voir le monde comme une arène où exercer son pouvoir et rechercher la gloire.
  • 2 Prédisposition à engager des actions susceptibles de présenter l’individu sous un jour favorable, c’est-à-dire pour embellir son image.
  • 3 Attrait démesuré pour l’image et l’apparence.
  • 4 Façon messianique d’évoquer les affaires courantes et tendance à l’exaltation.
  • 5 Identification avec la nation ou l’organisation, au point que l’individu pense que son point de vue et ses intérêts sont identiques à ceux de la nation ou de l’organisation.
  • 6 Tendance à parler de soi à la troisième personne ou à utiliser le « nous » royal.
  • 7 Confiance excessive en son propre jugement et mépris pour les critiques et les conseils d’autrui.
  • 8 Impression d’omnipotence sur ce que l’individu est personnellement capable d’accomplir.
  • 9 Croyance qu’au lieu d’être responsable devant ses collègues ou l’opinion publique, le seul tribunal auquel il devra répondre sera celui de l’histoire.
  • 10 Croyance inébranlable que le jugement de ce tribunal lui sera favorable.
  • 11 Perte de contact avec la réalité, souvent associée à un isolement progressif.
  • 12 Agitation, imprudence et impulsivité.
  • 13 Tendance à accorder de l’importance à leur « vision », à leur choix, ce qui leur évite de prendre en considération les aspects pratiques ou d’évaluer les coûts et les conséquences.
  • 14 Incompétence « hubristique », lorsque les choses tournent mal parce qu’une confiance en soi excessive a conduit le leader à négliger les rouages habituels de la politique et du droit.
  1. Owen confirme que l’expérience du pouvoir pourrait provoquer de graves troubles du comportement et perturber la personnalité du décideur au point de perdre la raison et la capacité de prendre des décisions justes et efficaces. Le succès aveugle le dirigeant, lui donne un sentiment d’invulnérabilité et d’infaillibilité puis la situation se dégrade quand il se met à saper l’autorité d’institutions normalement autonomes, afin d’exercer un contrôle plus direct et plus étendu.

« L’hubris est visible de tous, sauf du principal concerné et de ses partisans. C’est assez drôle de voir à quel point cette pathologie colle à l’ensemble de nos élites ».

Sebastian Dieguez est chercheur en neurosciences et neuropsychologue au Laboratoire des sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg, auteur d’un article sur le syndrome d’hubris pour le magazine Cerveau et Psycho et d’un ouvrage sur l’ère de la post-vérité, Total bullshit!, paru en mars 2018 nous éclaire sur la manière de penser d’un hubris. Il avance l’idée que ce dernier se caractérise par un refus de s’encombrer de nuances, et d’envisager les conséquences de ses actes et de ses décisions. Ce manque d’attention et ce désintérêt pour les détails, associé à une agitation permanente, est assez proche de l’hyperactivité ou de certaines perturbations du lobe frontal.

De même, le leader hubristique ne ressent pas la nécessité d’écouter – il s’enorgueillit même de ne jamais prendre conseil –, ne cache pas son mépris pour l’opinion d’autrui et ignore les leçons de l’histoire. Pour lui, toute forme de consultation est considérée comme un aveu de faiblesse. Le leader hubristique est imbu de lui-même à l’extrême. Il est obsédé par l’apparence, aime se montrer et contrôler son image, cherche à donner l’illusion qu’il agit sans se préoccuper d’être réellement utile. Tout cela mène assez naturellement à ce que D. Owen appelle l’« incompétence hubristique », c’est-à-dire l’accumulation de décisions hasardeuses, voire catastrophiques.

Les neuroscientifiques cherchent des pistes biologiques à ce syndrome. Ils sont arrivés à prouver qu’il y a un vrai lien entre les perturbations émotionnelles associées au stress constant et les modifications de la biochimie du cerveau, notamment la dopamine. Chez ces sujets là, l’exercice du pouvoir et les victoires sur leurs rivaux provoque une sécrétion de la dopamine dans le cerveau comme réponse de satisfaction à ce succès et ça provoque chez eux une addiction et une accoutumance à la compétition et au succès. On peut dire que le pouvoir les rend addicts au point que, le sevrage de la politique relève de l’impossible. Quitter le pouvoir provoque chez eux un vide intérieur, de la dépression et un sentiment de tout perdre, ce qui explique l’attachement de certains dirigeants à leur pouvoir.

Le site La Vie cite des travaux du chercheur Ian H. Robertson, qui a étudié l’effet d’hubris sur une espèce de poissons évoluant dans le Lac Tanganyka en Afrique, sur lesquels la prise de pouvoir entraîne une réaction hormonale qui modifie leur organisme. Le chercheur explique que la situation est similaire pour l’être humain, dont le pouvoir décuple l’intelligence grâce à un apport de dopamine. Pour ce chercheur « le pouvoir absolu inonde le cerveau de dopamine. Il crée aussi une addiction. ».

Jean Bernard (1907-2006), médecin et professeur français, spécialiste d’hématologie et de cancérologie, fut le premier président du Comité consultatif national d’éthique et président de l’Académie des sciences et de l’Académie nationale de médecine. Selon les termes :

« Il y a probablement une sorte de magie dans l’exercice du pouvoir […] Ce qui me semble plus intéressant, c’est de savoir si cette prise de pouvoir, qui constitue un événement exceptionnel dans la vie d’un homme, ne va pas modifier chez lui les sécrétions hypophysaires ou cérébrales, voire certains autres peptides. »

D’autres chercheurs, notamment les éthologues, ont pu démonter comment les hormones et certains neurotransmetteurs sont associés, chez de nombreuses espèces animales, à la place qu’un individu occupe dans la hiérarchie sociale du groupe. Par exemple, des expériences ont été réalisées auprès des babouins ont confirmé qu’une « promotion » sociale, provoqué par le chercheur engendre une perturbation de la physiologie de ce babouin, mais aussi la couleur de son pelage ou sa force peuvent changer. C’est la même chose chez l’être humain,  le degré de concentration de la testostérone – hormone mâle – change au gré des victoires acquises et des actes de soumission exercés sur d’autres individus. Dès lors, comment imaginer que l’ivresse du pouvoir ne soit qu’une métaphore ?.

Une autre étude publiée dans le Journal of Experimental Psychology, en avril 2019 a  mis en lumières le fait que : « les narcissiques ont tendance à s’élever à des positions de pouvoir abusives », et inversement que « les positions de pouvoir [peuvent] corrompre parce qu’elles gonflent le narcissisme ». Donc, on peut conclure que l’homme qui est au pouvoir est pris dans le cercle vicieux, selon lequel les personnes narcissiques seraient attirées par le pouvoir et que la pratique du pouvoir rendrait encore plus narcissiques. « Les individus narcissiques se croient tout permis », rajoute Nicole Mead.

4-Qui gardera les gardiens ?

Parlant des présidents des pays arabes et africains ; il semble que la maladie et la mort sont les seuls contre-pouvoirs, la véritable opposition et la seule occasion pour  l’alternance. Il n’y a que la mort qui puisse infléchir les positions des Zaïm (héros), Qiyyad (leaders) et autres Riyyas (chefs). Elle est la seule à pouvoir amadouer leurs verves et leur syndrome hubristique nous explique  le Professeur Algérien Ossoukine Abdel-Hafidh dans son article

« Du pouvoir de la maladie à la maladie du pouvoir » publié en 2018 1 N° 1-2 dans la revue Droit, Santé et Société.  Il y a longtemps, le poète romain Juvénal demandait :  « Qui gardera les gardiens? »

Quelles solutions alors, pour éviter les dérives?

 «Il faudrait toujours limiter le pouvoir dans le temps et ne pas l’étendre sur trop de domaines à la fois », estime  Felix Bühlmann. 

Sebastian Dieguez propose de miser sur des structures plus horizontales :

« Les Suisses font cela très bien, précise-t-il. L’organe exécutif compte sept dirigeants, qui prennent la tête du pays à tour de rôle. Ce sont toujours des personnalités mornes, des gestionnaires dépassionnés qui ne donnent jamais dans la politique spectacle.» Et surtout, de prendre conscience des limites des compétences humaines dans tous les secteurs. Par ailleurs, séparer les pouvoirs s’impose comme un rempart contre les excès de l’ego des dirigeants.

5-Choisir un bon dirigeant :

La psychologie politique peut-elle aider les électeurs à choisir un bon dirigeant ? Non. Peut-elle prédire un mauvais président? Non plus. « Les paramètres en jeu sont trop nombreux. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que ce choix n’est pas rationnel, mais plutôt émotif », affirme Pascal de Sutter, dans son livre « Les Arènes » édité en 2007.

Il n’existe malheureusement, aucun mécanisme formel pour évaluer les dossiers médicaux des candidats à la présidence de la République. Partout dans le monde, en raison de la confidentialité de la relation médecin-malade, les mensonges ou les cachoteries sur la santé des candidats sont difficiles à prouver Ossoukine Abdel-Hafidh (2018).

« la folie, chez un homme politique, c’est un peu comme la tuberculose pour les mineurs du siècle de Zola, une maladie professionnelle, un risque difficilement évitable . Mais ce serait justement un grain de folie initial qui protègerait l’Homo politicus de la « machine à broyer l’équilibre mental ».

 Ahcene LASFER.

Psychologue, psychopathologue et thérapeute familial.

Doctorant en psychopathologie psychanalytique

Université Jean Jaurès, Toulouse 2. France..

 

 

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