MAITRE ALI YAHIA ABDENNOUR N’EST PLUS : huit décennies de combat pour les droits des Algériens

Le doyen des militants des droits de l’homme en Algérie, Ali Yahia Abdennour tire sa révérence, à l’âge de 100 ans, après des décennies de combats et de luttes pour arracher des droits aux Algériens.

Né le 18 janvier 1921 à Michelet [Aïn el Hammam], en Grande Kabylie, Abdenour Ali Yahia fait des études primaires supérieures et devient instituteur ; sa femme est également institutrice. Son frère cadet Mohand, dit Rachid, Ali Yahia ira au lycée de Ben Aknoun à Alger et militera très tôt, dès 1946, au PPA-MTLD (Parti du peuple algérien)-(Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), au détriment provisoire, de ses études. Ce jeune frère qui a gagné Paris en 1948, sera un des défenseurs de la thèse de « l’Algérie algérienne » fondée sur son passé et sa culture berbère qui s’oppose au primat de l’arabisme dans la crise dite berbériste du MTLD. Il sera écarté en 1949 du mouvement messaliste, tout en continuant à militer pour la cause berbère. Ses études de droit lui permettront de s’établir avocat à Paris.

C’est après le dénouement de cette crise, qu’Abdenour Ali Yahia semble avoir donné son adhésion au MTLD à Alger, sans rompre contact avec les milieux militants de Kabylie.

Il habite le quartier de Bab-el-Oued à Alger ; le centre d’Alger sera toujours son lieu de contacts comme son centre de rayonnement.

En 1955, un ami de la famille le met en contact avec Krim Belkacem et l’ALN. Nous sommes à l’époque où les maquis du FLN affrontent les groupes formés en Kabylie par le MNA de Messali*.

Chargé de mission de Krim Belkacem qui veut faire entendre qu’il est totalement démarqué de Messali et du MNA, Abdenour Ali Yahia tente de constituer une antenne politique à Alger, autant dire de la Wilaya III ; mais l’action de Ramdane Abane occupe déjà le terrain et unifie l’organisation du FLN à Alger.

Il est envoyé par Krim Belkacem à Paris ; il y rencontre Benyoussef Ben Kheddaqui vient tout juste de sortir de prison.

C’est aussi de mai 1955 que daterait son orientation, toute politique, vers le secteur syndical, prioritairement à Alger en prenant place dans le syndicalisme des instituteurs.

C’est au titre du syndicat des instituteurs, qu’il apparaît dans les rencontres qui préparent la fondation de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens) en février 1956 puis comme homme de liaison entre les dirigeants syndicaux et les différents responsables du FLN à Alger.

Avant et après le congrès de la Soummam d’août 1956, il est ainsi en relations avec Amar Ouzegane qui collabore avec Ramdane Abane et voit dans l’UGTA, l’organisation de masse du FLN, et avec Mohamed Lebjaoui, autre responsable à Alger, devenu membre de la Commission centrale exécutive qui suit les questions syndicales en affirmant la suprématie du FLN.

Dans ce champ clos de divergences, Abdenour Ali Yahia se fait le défenseur d’une responsabilité autonome de l’organisation syndicale aux côtés du FLN.

Les arrestations se succèdent et l’UGTA est décapitée. Se sentant menacé, Mohamed Draréni, du syndicat des postiers, qui était chargé d’assurer la liaison entre le CCE et l’UGTA confie cette tâche, en septembre 1956, à Abdenour Ali Yahia. Ainsi celui-ci devient-il l’interlocuteur de Larbi Ben Méhidi et de Ramdane Abane dans la préparation d’une vague de manifestations pour faire de la capitale le centre de l’offensive politique.

Forte tête tout autant que Ramdane Abane, il défend le point de vue syndical face au projet de grève générale illimitée. Devant le risque de démantèlement de l’organisation syndicale et de l’échec sous la répression, compte tenu du rapport des forces entre le FLN et l’armée coloniale, il préconise une grève totale de vingt-quatre heures. C’est le point de vue de Larbi Ben Mehidi qui sera retenu, une grève générale de huit jours au moment de l’ouverture du débat de la question algérienne à l’ONU.

Abdenour Ali Yahia ne cède pas sur la signature de l’appel à la grève ; la grève se fera au nom de l’UGTA le 28 janvier 1957. Le déchaînement répressif de l’armée française investie de tous les pouvoirs, en fera l’ouverture de la bataille d’Alger.

Abdenour Ali Yahia est arrêté dans la rafle du 5 janvier 1957 ; de 1957 à 1960, il passe de camp en camp, de Berrouaghia, Paul Cazelles (nom de colon et d’un village colonial, Ain-Oussera), à Bossuet [Dhaya, Oranie], Douéra (près d’Alger) et Lodi [Draa-Essamar] (Oranie).

Suite à une plainte de la CISL (Confédération internationale des syndicats libres) auprès du BIT (Bureau international du travail) et à la demande de cette organisation, Robert Bothereau, secrétaire général de la CGT-FO fit une intervention en juin 1961 auprès du Premier ministre du gouvernement français afin de faire cesser toutes les contraintes judiciaires à son encontre.

 Quand il est libéré à l’automne 1960, il est expulsé vers la France où il rejoint sa femme qui avait déjà été expulsée comme française interdite d’exercer son métier d’institutrice en Algérie. Dans la dispersion clandestine et sous la répression, l’UGTA n’a plus d’action en Algérie ; le désordre et la désillusion grandissent à la suite de l’assassinat de Ramdane Abane.

L’UGTA maintient son existence à Tunis par une présence, tant mal que bien autour notamment de Mouloud Gaïd au siège de l’UGTT, place M’hamed Ali. Il faut attendre la constitution du GPRA en septembre 1958 pour voir Benyoussef Ben Khedda, devenu ministre des Affaires sociales, présider à la mise place d’une délégation extérieure de l’UGTA en exil et à la formation d’une Commission exécutive et d’un Secrétariat sous la conduite hautaine d’un homme d’appareil Abdelkader Maâchou.

 Abdenour Ali Yahia arrive à Tunis le 3 janvier 1961 et va bénéficier du double soutien de Krim Belkacem qui est ministre de l’intérieur et veut avoir l’œil sur l’UGTA, et de Benyoussef Ben Khedda. Celui-ci associe les syndicalistes à la préparation d’un programme social qui commence à être dit socialiste, et va succéder à Ferhat Abbas à la Présidence du GPRA (août 1961).

En septembre 1961, Abdenour Ali Yahia est désigné à la tête de l’UGTA comme coordinateur d’un nouveau secrétariat national entouré d’une nouvelle commission exécutive qu’il met en place non sans écarts et frictions de personnes. Il représente l’UGTA, qui est cependant membre de la CISL (Confédération internationale des syndicats libres), en décembre 1961 au congrès de la FSM (Fédération syndicale mondiale) tenu à Moscou. Quand il s’exprime, c’est au nom de l’UGTA, y compris sur les questions politiques décisives. Il le fait selon un partage des responsabilités emprunté à l’école social-démocrate de la SFIO et du syndicalisme français. Ce qui n’empêche pas toutes les pratiques informelles de dispositions prises dans des concertations qui relèvent des relations personnelles. Pour Abdenour Ali Yahia, c’est un art, s’il n’y avait toutefois les impulsions contraires de sa force de tempérament.

Ainsi il défend la liberté de position de l’UGTA face aux offres de service qui viennent des différents clans du FLN et de l’État Major Général où il est convoqué en novembre 1961 et reçu par le colonel Boumédienne, Ahmed Kaïd et Ali Mendjli, pour s’entendre poser la question : « Est-ce que l’UGTA est décidée à nous appuyer ? » (dans le conflit avec le GPRA et sur les objections aux négociations avec le gouvernement français). Mais en décembre 1961, il suit l’avis de Krim Belkacem qui veut rétablir une présence de l’UGTA à Alger et mandate, avec l’accord du GPRA, une direction provisoire, qui aura à composer avec les responsables de la Zone autonome, et les chefs de wilaya.

Après le 19 mars 1962, le cessez-le-feu, qui « n’est pas la paix » selon une formule d’Abdenour Ali Yahia, les contradictions d’orientation, de volontés de pouvoirs et de personnes se transfèrent de Tunis à Alger. De retour à Alger en avril, le « coordinateur » de l’UGTA, reconnu par le GPRA, s’emploie à imposer la centrale syndicale comme partenaire unique des questions sociales.

Plus qu’auprès de l’Exécutif provisoire, des autorités françaises ou des différents porte-parole politiques du FLN, il pousse ses avantages auprès des chefs de Wilaya. Au bénéfice de son influence en Kabylie, il obtient du colonel Mohand Ou el Hadj, commandant de la Wilaya III, la restitution de la trésorerie de l’UGTA (quatre millions et demi de centimes). Mais il lui faudra résister aux pressions militaires lors de la reconstitution des organes syndicaux, et plus encore aux chefs de la Wilaya IV (Algérois) qui placent leurs hommes dans les bureaux syndicaux, sans compter l’intrusion des « marsiens », ceux qui se parent après mars 1962, d’un uniforme de l’ALN ou d’un brassard du FLN.
C’est au titre de la mission qu’il tenait du GPRA, qu’il approuve la mise en place autour de Rabah Djermane, Boualem Bourouïba et Mustapha Lassel d’un bureau national et d’une commission exécutive provisoire composés de syndicalistes aguerris, qui tiennent leur première réunion le 17 juin 1962, appellent à la reprise du travail le 20 juin, et à célébrer l’indépendance proclamée en juillet. Cette UGTA reconstituée établit son siège à la Bourse du travail, ancien Foyer civique devenant la Maison du Peuple, place du 1er Mai.

Abdenour Ali Yahia choisit ensuite la voie politique qui est sa profonde raison d’être, traversée de conflits de personnes. Il est élu le 20 septembre 1962 député de Tizi Ouzou ; il prend fait et cause, en Kabylie, pour la rébellion d’Aït Ahmed de septembre 1963, puis se range à la position de Ben Bella et accède au comité central du FLN en avril 1964, avant d’approuver le coup d’État du 19 juin 1965. Le 10 juillet 1965, il est nommé par le colonel Boumediene au ministère des Travaux publics et des transports, puis le 24 septembre 1966 au ministère de l’Agriculture et de la réforme agraire. Il quittera le gouvernement en mars 1968.

Entreprenant des études de droit, il ouvrira ensuite un cabinet d’avocat au centre d’Alger qui deviendra un autre centre de contacts politiques en dehors du FLN.

Avocat à la cour d’Alger et à la Cour suprême, il plaide notamment devant la cour de sûreté de Médéa et le tribunal militaire de Blida. Il est arrêté en 1983 et libéré en 1984.

En 1985, Ali Yahia Abdennour rassemble autour de lui de jeunes militants et fondz la première ligue Algérienne des droits de l’homme. Arrêté, jugé et condamné à la prison ferme, il quitte les géôles du pouvoir en 1987 au profit d’une amnistie générale décidée par Chadli Bendjdid.

À l’ouverture du pays au pluralisme politique, et alors que des militants de tous bords se bousculent à créer les partis politiques, Ali Yahia Abdennour reste au service de la lutte pour les droits de l’homme.

Lors de la décennie noire, il tente avec partis politiques et des personnalités nationales de proposer une plate-forme de sortie de crise signée par une partie de l’opposition.

Ali Yahia Abdennour, malgré son âge avancé, a participé à toutes les marches et toutes les initiatives politiques allant dans le sens de changement pacifique du régime. Ses dernières contributions furent l’initiative signée avec Taleb Ibrahimi et Benyelles, et le message envoyé aux jeunes du Hirak qu’il encourage de poursuivre la lutte pacifique jusqu’à la concrétisation réelle et effective du changement radical du régime et l’instauration d’un Etat de droit.

Repose en paix brave militant

Rédaction d’Ameslay avec de très larges extraits de la biographie faite par René Galissot.

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